
La musique ivoirienne se noie
L'industrie musicale ivoirienne est en crise. Depuis quelque temps, les maisons de production, de pressage et de distribution d'œuvres phonographiques disparaissent les unes après les autres. D'autres licencient la majorité de leur personnel.
Les producteurs se font rares. Les distributeurs ont abandonné le terrain. Les artistes sont aux abois. Les œuvres légales se vendent difficilement. Pendant que les pirates se frottent les mains. La guerre que connaît le pays leur a ouvert des brèches. Les NTIC aussi. Ils en profitent. La musique ivoirienne est en danger.
La nouvelle a fait l'effet d'une bombe, il y a un peu plus de deux mois. La société Showbiz, l'un des dinosaures de l'industrie du phonogramme en Côte d'Ivoire a fermé ses portes. La boîte a déclaré faillite. Ses activités de production, de fabrication et de pressage d'œuvres discographiques ont pris un coup.
«Au mois de décembre 2007, la maison a pressé 300 000 supports, tous artistes confondus. Un an après, c'est-à-dire au mois de Décembre 2008, un mois faste, habituellement à cause de l'approche des fêtes de fin d'année, la maison n'a pas pressé plus de 5 000 supports tous genres musicaux confondus», révèle un ex-employé du service production de Showbiz. La perte est sèche. Enorme même. La situation de faillite consommée, une trentaine d'employés se sont retrouvés à la rue. La situation n'est pas meilleure à Ivoir Top Music, une autre maison située dans le même périmètre que Showbiz, en Zone 4.
«On a arrêté tout simplement la production et la distribution. ça ne nous rapporte plus rien, on a résilié les contrats des artistes Aboutou Roots, NCM et bien d'autres. Nous avons dû licencier 15 employés pour ne conserver que 5 personnes. On fonctionne au restreint. On ne fait plus que du pressage», affirme, avec beaucoup de regret, Henri Kattié, Directeur associé d'Ivoir Top Music. Une structure qui avait dans son catalogue un certain Soum Bill. «J'ai produit et distribué deux albums de Soum Bill. Avec «Terre des hommes» sorti en 2002, nous avons été bénéficiaires mais là, avec «Que la lumière soit !» qui a englouti près de 40 millions de F CFA, c'est la catastrophe. Les ventes se situent à 15 millions de F CFA. Nous sommes largement déficitaires», ajoute-t-il amer.
Les maisons Tropic Music et Dobson confrontées aux mêmes difficultés ont fermé boutique. Le propriétaire de Tropic Music a même bradé toutes ses machines de pressage.
«Le marché du disque est sinistré. Les vrais producteurs se font rares, les vraies maisons de distribution aussi. Toutes les petites structures de production et de distribution dont on entend parler ici et là, n'existent que de nom. Elles tirent le diable par la queue», lâche Michel Yodé, anciennement inspecteur commercial chez MSL JAT Music puis DGA à CID.
La crise de l'industrie musicale a atteint une telle proportion que vendre 15 000 ou 20 000 CD légaux, aujourd'hui, à 2 500 F ou 3 000 FCFA l'unité relève de l'exploit.
«Si aujourd'hui, à des cérémonies, on récompense des artistes qui ont vendu 600 CD comme les meilleurs sur le marché, c'est la preuve que notre musique a de gros problèmes», commente, dépité, le reggae man Serges Kassy. Oui, le constat est amer. La musique ivoirienne a mal.
Le show-biz ivoirien est malade. Et le diagnostic des acteurs du milieu est sans équivoque : la piraterie est le plus gros mal qui ronge l'industrie musicale. Dont tout le monde voit les signes et les symptômes chaque jour dans les rues d'Abidjan, à la Sorbonne au Plateau, dans certaines cités universitaires, à l'intérieur du pays, comme en zone ex-assiégée devenue un vrai no man's land.
Mais comment en est-on arrivé là sur un marché où jusqu'en 2000, des artistes tels que Alpha Bondy, Magic System, Tiken Jah, Ismaël Isaac, Gadji Céli, John Kyffy, Aïcha Koné, les Zouglou et bien d'autres pulvérisaient tranquillement les records de 150 000 et 200 000 cassettes ou CD vendus. Pour Serges Kassy, Henry Kattié (Ivoir Top Music) et Séri Sylvain (président des producteurs, éditeurs d'œuvres photographiques de Côte d'Ivoire) qui a dans son écurie O'nel Mala et Marya Adé, c'est la guerre qui a été la goutte d'eau qui a fait déborder le vase. L'autorité de l'Etat étant mise à mal, beaucoup de personnes ont trouvé en la piraterie, le filon (en zone loyaliste et plus encore en zone ex-rebelle) pour s'enrichir sans être inquiétées. «Dans toute la moitié du pays qui est le fief de l'ex-rébellion, il n'y a aucune cassette légale, tout est piraté et vendu entre 250 et 500 FCFA», renchérit Georges Aziz, manager du groupe Magic System. Serges Kassy enfonce le clou : «Aujourd'hui, le sticker ne sert plus à rien. Les pirates s'en foutent complètement. Ils vendent leurs produits au vu et au su de tous ici à Abidjan comme de l'autre côté. Personne ne peut les inquiéter. Ils savent que l'Etat a d'autres chats à fouetter que de s'occuper des problèmes de piraterie.»
Le Burida, l'UNARTCI, les producteurs, les distributeurs, les presseurs, les artistes, tous, sont unanimes à reconnaître que la situation est devenue dramatique. L'industrie musicale ivoirienne perd des milliards chaque année depuis le déclenchement de la crise en Septembre 2002.
Les maisons de distribution ne distribuent plus rien depuis longtemps. Et pourtant, selon des témoignages, entre 1996 et 2000, la piraterie avait été sérieusement combattue et ramenée à une proportion d'environ 2 à 3%. Et ceci, grâce à l'instauration du sticker par le Burida. Aucun support audio ne devait être vendu sur le territoire ivoirien sans ce timbre copié sur l'exemple du Ghana voisin. «Avec le sticker et le quadrillage du pays par les antennes du Burida et les brigades décentralisées coiffées par Guy Vincent du groupe RAS, nous avons enregistré des droits records atteignant un milliard par an pour la première fois dans l'histoire du Burida qui existe depuis 1981», rappelle serges Kassy, à l'époque, membre du Conseil d'administration du Burida.
L'internet, un autre moyen de piratage n'était pas encore très développé aussi. Alpha Blondy n'hésite pas à dire qu'avant la guerre, par le biais du Burida, la musique ivoirienne rapportait 9 milliards de FCFA par an à l'Etat ivoirien. Ceux qui en profitaient se frottaient les mains. Même si l'ingénieur de son, Wompy, lui aussi membre du Conseil d'administration du Burida (à l'avènement du sticker) affirme aujourd'hui sans ambages, que le sticker avait été combattu par de nombreux directeurs de maison de production, de pressage et de distribution. Ceux-là même qui pleurent et mettent la clé sous le paillasson aujourd'hui.
Ils préféraient la situation antérieure où étant à la fois producteurs, presseurs et distributeurs, sans moyen de contrôle comme le sticker, ils pouvaient déclarer les chiffres de pressage et de ventes d'albums à la tête de l'artiste. Une sorte de délit d'initiés qui ne dit pas son nom. Ce que Wompy et Djabo Steck (président du Syndicat des artistes musiciens instrumentistes de Côte d'Ivoire) ont toujours dénoncé avec véhémence. Djabo Steck va même plus loin en soutenant que certains producteurs et distributeurs sont aussi à la base de la crise actuelle par leurs pratiques malhonnêtes depuis belle lurette :
«Ils vendent leurs propres produits aux gros pirates à l'insu de l'artiste. Ils stickent le minimum d'exemplaires au Burida pour tromper l'artiste et disent que ça ne marche pas pendant que leurs complices pirates inondent le pays et l'extérieur tranquillement. Les producteurs distributeurs véreux roulent carrosse quand l'artiste floué, crèche indéfiniment.»
Alpha Blondy affirme d'ailleurs à ce sujet qu'il a toujours compris que les maisons de disques ne déclarent jamais les vrais chiffres. A tous les coups, ils niquent les artistes quel que soit leur standing. C'est pour cela que la reggaestar préfère vendre ses albums aux maisons de disques que d'attendre les retombées d'une hypothétique vente. Pour se consacrer ensuite à ses tournées et spectacles à travers le monde dont les cachets sont au moins garantis.
Henry Kattié, lui, pointe du doigt certaines personnes dans les studios d'enregistrement comme étant aussi complices des pirates dans cette crise que vit la musique ivoirienne.
«Il y a un peu plus d'un an, j'étais en studio avec Soum Bill et avant même que l'album "Que la lumière soit !" ne finisse, quatre chansons étaient déjà sur des CD piratés, vendus à des carrefours. C'est clair que ça ne pouvait venir que du studio d'enregistrement».
Même si Freddy Assogba, arrangeur, pense qu'un pirate n'a pas besoin d'un complice dans un studio d'enregistrement pour commettre son forfait. Il lui suffit d'attendre simplement la sortie de l'œuvre légale pour l'acheter et la graver tout bonnement avec son arsenal informatique. Qu'on trouve aussi dans tous les quartiers d'Abidjan, dans les cybers et dans les cabines de nombreuses boîtes de nuit. DJ Arafat, l'un des promoteurs de la danse «kpangô», a reconnu dans un magazine qu'il gravait à l'époque des CD mixés pour aller les vendre. Une pratique qui n'est pas isolée dans le milieu des DJ.
Et qui écœure au plus haut point le zouglouman Vieux Gazeur : «Les DJ marchent avec le coupé-décalé. Ils voyagent beaucoup et font honneur au pays. Mais, je reconnais qu'ils sont à la base de la piraterie qui nous frappe aujourd'hui. Ils n'ont qu'un single sur le marché, alors, ils font des compilations des titres coupé-décalé et zouglou dans leur cabine pour leur prestation ici et ailleurs, qu'on retrouve par la suite en vente à des carrefours.»
Cela fait dire à des agents du Burida que la lutte de leur brigade dirigée par le commissaire Francis Ouattara sera vaine si des artistes, des producteurs, des arrangeurs ou leurs collaborateurs favorisent eux-mêmes la piraterie. En vendant des œuvres en exclusivité à des pirates ou en les jouant dans des maquis, des bars, des boîtes de nuit où elles sont susceptibles d'être copiées, piratées…Une manière de voir les choses que ne partage pas du tout Gadji Céli, le président de l'Union nationale des artistes de Côte d'Ivoire (UNARTCI). Il pense plutôt que les artistes et autres acteurs de son union ne peuvent pas s'unir pour combattre les pirates et en même temps se faire hara-kiri. Des membres de l'UNARTCI pensent, eux aussi, que tout le monde n'est pas blanc comme neige au Burida concernant la piraterie. Pour Gadji, le vrai problème est ailleurs. Il faut se donner les moyens financiers, humains et matériels nécessaires de lutter contre la piraterie sous toutes ses formes. Et permettre aux artistes ivoiriens de vivre de nouveau de leur art comme dans les années 80 et 90. En ces temps-là, rappellent Georges Aziz et Djabo Steck, la piraterie passait encore essentiellement par nos frontières et était traquée par les douaniers et les policiers. «Le Burida faisait ce qu'il pouvait. Et un monsieur comme Alain Texier qui dirigeait MSL JAT Music avait pris sur lui d'instaurer une brigade spéciale à ses frais pour aider le Burida à combattre les pirates sur tout le territoire. Cette brigade était dirigée par un de nos collègues du nom de Zouzou Emile et aidée par la police avec toute la logistique nécessaire», se souvient Michel Yodé. C'était encore le temps des cassettes audio dont le prix se situait autour de 1700 FCFA. Relativement abordable pour les consommateurs. Puis sont arrivés les compact-discs (CD) qui ont, petit à petit, succédé aux cassettes audio. Le CD garantit la qualité du son. Mais, à ses débuts, il coûtait relativement cher pour l'Ivoirien moyen.
«Le compact-disc, c'est ce qu'il y a de mieux pour le confort d'écoute mais il faut avouer que de la cassette audio à 1 700 CFA au CD à 15 000 CFA, ce n'était pas à la portée de toutes les bourses. Et cela a favorisé déjà, à l'époque, les copies et le piratage domestiques. Même si aujourd'hui, le CD de nombreux artistes ivoiriens est devenu un peu plus accessible et coûte entre 2 500 et 3 500 FCFA», reconnaît Aziz Georges de Magic System. Dont le leader, A'Salfo, conscient de l'énorme préjudice que cause la piraterie au marché local du disque, ajouté à la paupérisation croissante, n'a pas hésité à affirmer dans la presse, il y a un an, que son groupe ne gagne rien en Côte d'Ivoire mais plutôt sur le marché occidental où il fait ses meilleures ventes. Propos qui avaient choqué une partie de l'opinion. Mais quand des producteurs locaux avec des complices dans les médias passent le plus clair de leur temps à vendre les CD et les DVD de leurs artistes à leur insu à d'autres producteurs véreux à travers le continent et en Europe, cela ne fait qu'apporter de l'eau au moulin d'A'Salfo. La dernière affaire «Réseau de piraterie démantelé à Paris avec des complicités à Abidjan» est encore fraîche dans les mémoires.
Alpha Blondy, a depuis tiré sa conclusion: «L'industrie musicale n'est pas pour le moment porteuse en Afrique. Elle n'existe pas même si les talents artistiques sont bien présents. Les artistes sont volés, piratés et l'Internet est venu porter le coup de grâce. C'est du business, voyons ! On ne va pas continuer d'investir à perte…»
Que faut-il faire alors ?
«Moi-même, je ne sais plus», se résigne la reggae star. Avant d'ajouter : «Je suis en train d'explorer une piste. Je mets sur pied une maison d'édition. Car je pense que le bien-être des artistes se trouve là. Cette maison aura pour mission de faire signer des contrats aux artistes en vue de les représenter juridiquement auprès du Burida, des télés et des radios. Ce sera une affaire de droit, de société contre société. Pour défendre les intérêts des artistes partout où ils seront menacés et intenter des procès si cela s'avère nécessaire. Il faut que les artistes et tous les amateurs de musique s'organisent pour créer des maisons d'édition comme en Europe.»
Les vieux routiers, Michel Yodé, Sylvain Séri et Djabo Steck, partagent parfaitement le souci d'Alpha Blondy. Et proposent même une réorganisation profonde de la «filière» musicale.
«Il faut qu'il y ait des séminaires de formation pour permettre à l'artiste, au producteur, au distributeur, au presseur, au manager de connaître d'abord ce que recouvre leur travail et ensuite leurs droits et devoirs. Pour éviter les amalgames, les suspicions, les abus et les affrontements inutiles qui ne font que profiter aux pirates et desservent l'ensemble de l'industrie musicale». Ils citent l'exemple de la récente bataille juridique entre les maisons CID et King Production à l'occasion de la sorite de "Fauteuil présidentiel", la dernière œuvre du groupe Les Garagistes. Le temps que le différend soit réglé, le tribunal avait demandé la suspension de la vente des cassettes et CD sur le marché par King Production. Et comme la nature a horreur du vide, les pirates en ont profité pour entrer dans la danse et inonder le marché.
A travers leurs «réseaux» qui fonctionnent à merveille sur tout le territoire depuis que les maisons officielles de distribution d'oeuvres phonographiques ont abandonné le terrain et les kiosques de distribution. D'où la nécessité que tous les acteurs de la «filière» musicale jouent leur rôle professionnellement pour accompagner l'UNARTCI, le Burida et les autres syndicats qui se battent chaque jour pour le bien-être des artistes. Qui n'ont que trop souffert des méfaits de la piraterie à grande échelle depuis le déclenchement de la guerre le 19 septembre 2002. «Nous sommes heureusement au bout du tunnel. Les problèmes du pays sont en train de prendre fin. La paix revient. L'Etat retrouvera son autorité et prendra ses responsabilités pour mettre les pirates hors d'état de nuire. Ils vivent leurs derniers moments. Tout ce laisser-aller finira. La volonté politique se manifestera bientôt. Les FDS et toutes forces vives de la Nation seront sollicitées pour en finir avec tous ces pirates qui pullulent dans les rues et l'industrie musicale repartira.» Foi de Serges Kassy. Un espoir partagé par plusieurs acteurs du monde de la musique.
La fin de la guerre et l'entrée en scène de l'Etat pour combattre les pirates, se présentent pour beaucoup d'acteurs du show-biz comme la voie du salut pour le redécollage de l'industrie musicale ivoirienne. Surtout si à la suite de l'intervention de l'Etat, les maisons de distribution investissent le terrain et installent des kiosques à cassettes et CD partout sur le territoire. Même si certains ont le sentiment que la bataille sera rude et que les choses ne seront plus comme avant. Car la piraterie est devenue une gangrène mondiale boostée par le développement des NTIC. Le comédien et metteur en scène, Martin Guédéba, n'affirmait-il pas d'ailleurs, récemment, que la piraterie est plus dangereuse que le SIDA ? C'est tout dire.