Le Ziglibity est-il un rythme ou un genre ?
Valen Guedé, Ethno-Musicologue
9 juin 1983 - 9 juin 2003. Il y a 20 ans, mourait Ernesto Djédjé, le roi du Ziglibity. Suite de notre document sur cet instrumentiste inspiré, ce musicien génial, ce poète lyrique sur les traces des maîtres de la parole...
A l'analyse, on s'aperçoit que le Ziglibithy est un genre musical qui englobe le rythme du Digbha?, la tenue du discours lyrique du Tohourou, du Doblhé et la gestuelle du Glhè. Est-ce à dire que le Ziglibithy est une transposition du Tohourou, Glhè et du Doblhé ? La réponse à cette interrogation paraît à la fois périlleuse et difficile car la musique en tant que reflet, projection des rapports matériels et spirituels de la société ou d'une communauté, évolue avec celle-ci et, au cours de cette évolution se perdent des habitudes, coutumes, pratiques et même des formes et genres. Le terme transposition n'est pas approprié, c'est pourquoi il est indiqué de parler de parodie, car le Ziglibithy est une affectation de la tenue du discours lyrique du Tohourou, Doblhé et la gestuelle du Glhè lesquelles ont subi des transformations étant entendu que les instruments utilisés à l'exception du petit tambour ne sont pas pareils même si le rythme de fond demeure. On écrit une partition musicale en fonction de tel ou tel instrument. Ainsi on ne peut pas jouer une partition écrite pour piano au violoncelle, ainsi de suite.
Le Ziglibithy est un des pans, des chants, chansons, rythme, qui vient du terroir traditionnel artistique du groupe ethnique Krou et qui porte les empreintes du génie créateur d'Ernest Djédjé. Il l'a adapté, façonné en lui donnant une structure, une stature populaire et accessible à tous. Ernesto Djédjé a désacralisé les chants et rythmes du Glhè (masque), du Tohourou et Doblhé, auxquels il a donné la dénomination de "Ziglibithy.
Dans le Ziglibithy apparaît encore la dimension ré-créatrice d'Ernesto Djédjé lorsqu'il remet en cause les règles de l'harmonie classique en utilisant les quintes et tierces parallèles interdites parce que considérées comme des fautes dans ladite harmonie (voir kpihigou album HKB). Dans ce défi harmonique, Ernesto Djédjé utilise le jeu rythmique des percussions à la guitare et cela crée à l'écoute des sensations émotionnelles mélodico-rythmiques.
Ernesto Djédjé : un poète lyrique sur les traces des maîtres de la parole
En pays bété, une chanson ne vaut que par son contenu, la teneur du message. Lorqu'une chanson composée, chantée par un artiste ne relate pas des faits historiques, ne décrit pas la vie de la forêt en mettant en relief tout ce qui peuple cet univers qu'incarne l'être humain, qui vente le forces mysthico-fauniques, on dit de ce chanteur, de cet artiste qu'il ne sait pas chanter.
Le Towrhou et le Doblhè dont Ernesto Djédjé dans le Ziglibhithy tout comme les autres artistes issus du terroir Bété utilisent la tenue du discours lyrique sont un art, un genre de la narration qui retracent l'histoire pour maintenir les mythes, les rites, les coutumes? la tradition.
Les termes Bété Towrhou et Doblhé sont les dérivés de mots guéré "Athônô wrhou', et "Dohobo blhéhi" qui signifient dans l'ordre : raconte moi l'histoire, apprends moi l'histoire tandis que l'autre (Doblhé) est un oiseau chanteur qui, contrairement au kouglhuizéa annonce les bonnes nouvelles et ne le fait qu'à l'aube entre quatre et cinq heures du matin. Chez les bété il est incarné par un individu qui chante enfermé dans une case, sur un timbre vocal étouffé, nasillard (incarnation des esprits) à la même période. Il a un rôle d'éducateur de la société, (Zouzou palhëgueë) est du répertoire des Doblhi. Dans la plupart de ses compositions, ?uvres, Ernesto Djédjé nous raconte l'histoire, nous apprend l'histoire, nous éduque, tels le Towrhou et le Doblhé.
Dans cette ?uvre, Ernesto Djédjé fait montre de ses capacité de poète lyrique. Il fait l'inventaire des fables de sa communauté sous toutes ses facettes même les plus cachées en s'appuyant sur "sa" compréhension esthétique desdites fables. Seuls, ceux qui ont l'oreille absolue peuvent entendre de telles anharmoniques. Et Djédjé en avait une, en tant que génie en communion perpétuelle avec la forêt, la faune?, les vivants et les morts (les esprits), ces derniers lui insufflant les semences de la création.
Du village, celui de son aïeul IBO, Djédjé grand guerrier, il entre en communion avec la forêt et se retrouve face-à-face avec la faune, avec la reine de cette communauté, la méchante panthère "Gbhôbhë dhögbô yèklhè mhââdi", à la recherche de la renommée, quête permanente de tout créateur. Djédjé chante et danse le Ziglibhithy. La panthère succombe à la douleur de la mélodie ziglithitienne et esquisse quelques pas. Ainsi elle transmet à Ernesto Djédjé les attributs des maîtres de la parole en faisant de lui l'incarnation des forces mysthico-fauniques. En guise de dernière recommandation, la panthère dit : une fois à l'orée du village, le village de IBO Djédjé, sous l'arbre sacré, gardien de la mémoire collective, sève révivificatrice des liens bio-religieux de chanter, danser le Ziglibhithy pour préserver ses attributs. C'est ainsi qu'Ernesto Djédjé a accédé à la renommée mondiale.
C'est donc sous l'arbre, au pied de l'arbre sacré "Soukalhô zhô", bréviaire des connaissances, logis des puissances mystiques où le rossignol, "dopé" oiseau réputé pour son beau timbre vocal, lequel timbre qu'il a puisé dans la sève du "Soukalhô' qu'Ernesto Djédjé s'est ressourcé en ingurgitant les délices de la douce voix du dopé qui apaise les peines, les souffrances, aiquise les joies et prisées par la faune. La voix d'Ernesto Djédjé pénétrera les c?urs et planera sur l'univers.
Ernesto Djédjé s'est servi de la succulence du Ziglibhithy pour obtenir sa renommée : Ziglibhithy (zigli et bhithy), danse - chanson sucrée, mielleuse, succulente, douce; qui donc peut résister au Ziglibhithy quand on sait que ce genre musical est sorti des vestiges du "soukâlhö", l'arbre sacré, avec la bénédiction occultiste de toute la faune.
Ernesto Djédjé de son périple mysthy-musico-faunique en forme de triolet, revient vers sa communauté en compagnie de tous ses musiciens aguerris, après avoir bu la sève créatrice dans les labyrinthes de la forêt pour chanter "Ziglibhitiens" : dénomination de ceux qui praitquent le Ziglibhithy
Dans cette ?uvre, Ernesto Djédjé dépeint les travers de la société qui rejette systématiquement les orphelins. Abandonnés à eux-mêmes, ceux-ci y sont exclus et n'ont droit à quelque éducation que ce soit ; alors que c'est au clair de lune, dans les villages que les sages (vieillards et vieilles), dépositaires de la tradition, racontent aux enfants par et à travers les chante-fables, l'histoire des guerriers perdus dans la forêt en lutte contre les puissances surnaturelles pour développer leur sens transitifs.
Aux fins de consolider les liens de solidarité et ne pas vivre désocialisés, Ernesto Djédjé conseille, demande aux Ziglibhitiens, ses musiciens pris ici pour orphelins de s'approcher des enfants dont les parents sont encore en vie pour bénéficier, profiter des conseils à eux prodigués par les sages pour se prémunir contre les aléas de la vie. C'est au prix de cela que les Ziglibhitiens ont acquis une formation qui a fait d'eux des artistes de notoriété, indépendants.
Instrumentiste émérite, chanteur, compositeur, danseur s'appuyant sur le Towrhou, le Glhè (masque), Doblhé et leurs dérivés, pan de la culture du groupe ethnique Krou précisément les Bété, Guéré, Wobé et Niaboua, revisitant les chants, chansons et rythmes de cette culture, Ernesto Djédjé (Blhé Dapéa Bhazôgou) a donné une dimension re-créée moderne aux empreintes laissées et transmises par les pionniers artistes traditionnels.
La dimension moderne du pan de cette culture qui est une compréhension esthétique d'Ernesto Djédjé est partagée et pratiquée par bon nombre d'artistes tels que Luckson Padaud, Johny la Fleur, Dichaël Liadé, Olives Guédé, Naounou Paulin, Blissy Tébil, Paul Dodo, Zous du Rock, feu Gnaoré Djimi et bien d'autres. Malgré la dénomination des genres qu'ils pratiquent selon la sensibilité de chacun, la lecture de leur pratique démontre qu'ils font partie et sont les adeptes du Ziglibhithy.
Certains parmi eux, après la disparition d'Ernesto Djédjé se sont proclamés ses héritiers. Ce terme dans le strict entendement Artiste » n'a aucun sens dans la mesure où quelle que soit la capacité créatrice d'un artiste, il ne peut traduire mot à mot les émotions, les pulsations d'un autre créateur surtout lorsque ce dernier est un génie. Et Ernesto Djédjé en était un. Tous les plans et formules utilisés par l'actuelle génération d'artistes dont certains se réclament héritiers de Djédjé, sont de lui et restent à l'état tels qu'il les a conçus. Le genre Ziglibhithy est aussi exploité par les artistes Zouglou. Nombreux sont ceux qui utilisent certaines des mélodies d'Ernesto sous forme de parodie qui caractérise la chanson populaire (affectation des nouvelles paroles à l'ancienne mélodie) dont l'auteur est connu.
La chanson les "côcôs" de Yodé Jean Martial s'inscrit dans ce qui précède (voir Aguissè d'Ernesto Djédjé). Les exemples sont légion dans le genre Zouglou et cela constitue un espoir car ceux qui, peut-être par méconnaissance annonçaient la mort du Ziglibhithy doivent se raviser. Le genre musical (Ziglibhithy) survivra comme toute création de l'esprit, il faut le rappeler encore que nul n'exprimera les sensations, pulsations Ziglibhitiennes tel que feu Ernesto Djédjé lui-même.
Ernesto Djédjé à travers ses chansons, continue de vivre et accompagnera toujours les morts jusqu'à l'orée de son village sous l'arbre sacré (soukalhô zhô) de Ibo Djédjé, bréviaire des attributs esthétiques, pour sublimer, magnifier sans relâche l'art, la musique !
N'gnôatrhë!!!
Source Fraternité Matin
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