Ziglibithy: Vingt ans déjà !
Valen Guedé, Ethno-Musicologue
Depuis la disparition d'Ernesto Djédjé, plusieurs personnes continuent de s'interroger sur l'origine du Ziglibithy.
Des sources révèlent que le Ziglibithy serait né à Tahiraguhé, village de feu Ernesto Djedjé.
Il est fort probable que le Ziglibithy en tant que dénomination, appellation soit issue de la communauté villageoise de Tahiraguhé ou même de tout le canton comme le sont plusieurs dénominations ou appellations courantes dans le domaine des sciences sociales dont fait partie la musique.
L'histoire du tambour qui porte la dénomination de "tam-tam" par les soins d'un Européen à l'époque coloniale qui, ignorant tout de cet instrument, s'est appuyé sur les onomatopées "tam-tam-tam " du tambour est révélatrice de cet état d'esprit. Cette dénomination "tam-tam" à caractère colonial est dans le domaine de l'ethno-musicologie qualifiée de péjorative. C'est pourquoi d'ailleurs, dans le discours scientifique, on parle de tambour, du langage tambourinaire. Les exemples de telles dénominations à partir des onomatopées en art sont légion.
Ce qui importe et qui mérite analyse, c'est ce que renferme, contient telle ou telle dénomination. C'est pourquoi tout en essayant d'expliquer le mot Ziglibithy qui constitue une des pistes indiquées, il convient de s'interroger sur son contenu. A savoir le rythme, le discours, les couleurs, l'enchaînement des notes musicales qui se trouvent derrière et dans la dénomination "Ziglibithy". Ceci nous emmène à l'étude des ?uvres sur lesquelles Ernesto Djédjé s'est appuyé pour donner la dénomination ou appellation "Ziglibithy", à ses trouvailles pour répondre aux interrogations qui persistent depuis son décès.
Le mot Ziglibithy comporte deux termes : Zigli et bithy. En bété Zigli signifie sucre et bithy danse. Faut-il rappeler que le terme générique en bété qui désigne la danse est "dj'djéhè". Il varie selon les circonstances. Aussi appelle-t-on "Zigbo" une danse exécutée par un individu en train de danser, manifester sa joie du fait qu'il ait fait du mal à autrui. Comme signalé, dans la langue bété la danse "dj'djéhè" varie, épouse les circonstances.
La dénomination "Ziglibithy" pourrait se traduire par : la danse-chanson sucrée, mielleuse, succulente, douce; étant donné que chez les bété la danse et la chanson forment un couple indissociable.
Plusieurs ?uvres portant la dénomination de Ziglibithy sont basées sur les mesures décomposées (ternaire 6/8?). A la lecture du Ziglibithy, apparaissent des genres musicaux pratiqués par le Tohourou, le Glhè (masque), le doblhé et leurs dérivés. Le groupe ethnique Krou qui pratique ces genres musicaux est composé de Kroumen, Bété, Guéré, Wobé, Neyo, Niaboua, Dida, etc. Toutes ces ethnies, du Centre-Ouest et de l'Ouest de la Côte d'Ivoire utilisent le Tohourou, le Glhè (masque), le Doblhé. Tous les peuples qui constituent le groupe ethnique Krou partagent les mêmes traditions artistiques parmi lesquelles la musique.
L'histoire de ce groupe ethnique Krou se lit mieux par et à travers les chante-fables, et en dernière instance le trio (Tohourou-Glhè-Dobhlé) qui utilise la trame des chante-fables est présent dans toutes les cérémonies en pays Bété, Guéré, Niaboua et Wobé.
Le Ziglibithy tout comme le Polihet, Laba-laba, Zagloblhi, Lagadigbheu, etc. reposent sur le rythme et la tenue du discours lyrique, de la gestuelle du Tohourou et du Glhè, du Dobhlé. Les ?uvres "Zouzou Palhéguë" d'Ernesto Djédjé, "Kalégbheu" Luckson Padaud, "Azigbo" Gnaoré Djimi, "Aliaroumeu" Amédée Pierre, l'illustrent fort bien.
La caractéristique rythmique Ziglibitienne est basée sur le ternaire. Et chez les bété tout ce qui a trait à la douleur, au deuil, s'exprime par le rythme ternaire. Le lagadigbheu, genre musical exécuté uniquement lors des cérémonies funéraires en pays bété est basé sur le ternaire. Bien que le Ziglibithy utilise le ternaire et même certaines chansons qui évoquent l'au-delà, n'apparaît pas forcément comme une musique funéraire. Mais dans la tradition bété, le musicien en tant que trait d'unité entre les vivants et les morts, est le porte-parole et l'incarnation légitime de ces deux entités aussi bien temporelles qu'intemporelles. Ernesto Djédjé dans ce rôle, celui de l'artiste qui relie les vivants aux morts sublime ici le cheminement douloureux qui mène à la fois à la vie et la mort. Quelques paroles de Zokoli, un de ses succès qui est la toute première ?uvre Ziglibitienne l'illustrent fort à propos : ZoKoli Zokoli est un insecte qui accompagne les morts, qui pénètrent dans les demeures éternelles (la tombe, les cieux, l'au-delà). Il est l'interface entre les deux univers et c'est à lui qu'Ernesto Djédjé recommande Guédé Gagbo pour accéder à la demeure éternelle afin d'avoir les nouvelles des êtres chers disparus grâce aux puissances mystiques des sorciers. La chanson, est un moyen pour l'artiste dans la tradition Krou de communiquer avec les cieux, l'au-delà? avec les morts. L'?uvre Zokoli s'inscrit dans le répertoire de la musique funéraire (le lagadigbheu) exécuté sur le rythme ternaire. Il porte la dénomination de "Digbha" lorsqu'il est utilisé par le Glhè (masque). Le masque l'exécute aussi lors des cérémonies funéraires, le jour de l'inhumation dans l'après-midi avant la levée du corps. Une partie est consacrée à l'évocation de l'arbre généalogique, aux actes accomplis par le défunt, celui qui quitte la terre des vivants pour regagner la demeure éternelle, l'au-delà (Koublhié Tétié Guehié Zido gbâblhé) à savoir l'univers lointain, le pays des diables.
Zokoli est la première ?uvre d'Ernesto Djédjé, tirée du répertoire traditionnel qui constitue ses premiers pas, lesquels porteront la dénomination "Ziglibithy". Cette ?uvre a la même structure que plusieurs des ?uvres de Djédjé telles que Zouzou Palégué, HKB, Ziboté, Ziglibithy construites sur la structure rythmique ternaire. Le ternaire (6/8) utilisé dans plusieurs ?uvres d'Ernesto Djédjé y compris Zokoli l'est aussi par la plupart des artistes originaires du centre-ouest de la Côte d'Ivoire tels que JB Zibodi (Katéaka album "Bonjour la Côte d'Ivoire"), Amedée Pierre (Aliaroume), Flavien Tapé (Zibla album Zibla), Naounou Paulin (DKP, Benedji album la solution), Gnaoré Djimi (Gouléba Zré, Guizé, yohou yamé album Polihet virage), Zog Zéki (AKA Zahui album les criquets du dimahi), Blé Martial Dibaga (Azéré album renaissance) Justin Stanislas (les confrères disparus album Padré). Bien que les différentes ?uvres soient basées sur le ternaire, il n'en demeure pas moins que certaines d'entre elles utilisent la même structure harmonique que Zokoli; c'est le cas de Guizé (Gnaoré Djimi) les confrères disparus (Justin Stanislas). Cette tenue du discours lyrique du Towrhou, du Glhè (masque) du Doblhé est la trame principale du Lagadigbheu, du Digbha, du Wuidjogo ou Lhögbö Zhêzê (musique funéraire).
Ce discours lyrique est une improvisation "structurée" car au cours de sa prestation, lorsqu'on souffle à l'oreille de l'artiste le nom d'un individu dans l'assistance, il doit être à même de le situer historiquement, géographiquement, sociologiquement. L'artiste fait l'inventaire de la généalogie des individus dont il chante les noms. Cette évocation des liens bio-religieux fait que les artistes traditionnels et modernes de l'ouest et centre-ouest de la Côte d'Ivoire accordent une place importante au nom des individus et particulièrement à la tribu ou la communauté à laquelle ces derniers appartiennent.
Par ailleurs, au regard de ce qui précède, lorsque par exemple un artiste évoque le nom de la tribu "Gböbhoa", il dira par la suite que "vous, originaires ou appartenant à cette tribu vous êtes de ceux-là mêmes qui, au lieu de se laver, de faire la toilette avec l'eau de la source, se lavent avec du sang humain. Vous êtes de ceux-là qui ne réagissent qu'une fois provoqués". Le chanteur à travers ces paroles démontre que celui dont il vient de chanter le nom appartient à une tribu des guerriers et par conséquent il est guerrier lui-même.
Cette structure du digbha-lagadigbheu sur laquelle sont les ?uvres qui précèdent est celle-là même qui symbolise la musique funéraire, de deuil chez les bétés.
Source Fraternité Matin
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