
Odile Parel, présidente international de l'ONG Loucha: "L'excision viole l'intégrité physique et morale de la femme"
Styliste-modéliste, Odile Parel ne fait pas que créer et se retrouver sur les " T " du monde entier pour célébrer la mode. Au-delà de la mode, cette ivoirienne qui par contrainte professionnelle vit en Suisse s'est engagée dans la lutte contre les MGF ( Mutilations Génitales Féminines ).
Excisée à 9 ans, Odile a connu son premier orgasme à 36 ans. Malgré les obstacles qui se dressent sur son chemin, elle n'entend pas baisser les bras. Mieux elle compte donner à la femme la dignité qu'elle mérite au-delà des apparences. De passage à Abidjan au mois de mars nous l'avons rencontrée...
Dans quel cadre es-tu à Abidjan ?
Je suis là dans le cadre de la journée Mondiale de la Femme et surtout pour installer des comités locaux de l'ONG " LOUCHA ".
Que signifie LOUCHA et quelles sont les activités déjà menées sur place ?
LOUCHA en langue Dan ( ouest de la Côte d'Ivoire ) veut dire " Lève-toi ", " bats-toi ". Elle lutte contre l'excision. Dans la commune d'Abobo nous venons d'installer une section. Nous avons déjà des sections à Koumassi et une coordination à Yopougon. Au niveau national, nous avons installé une section à Logoualé depuis l'année dernière.
Qu'est-ce qui vous a motivé à créer cette ONG ?
Je dois avouer que moi-même j'ai été excisée à l'âge de 9 ans. J'en ai souffert et j'en souffre toujours d'ailleurs. Il y a un an par la grâce de Dieu je puis dire, j'ai pu atteindre l'orgasme pour la première fois pendant les rapports sexuels. Cela m'a débloquée psychologiquement et je me sens beaucoup plus à l'aise pour en parler librement franchement. En même temps je me suis rendue compte que beaucoup de femmes en souffrent mais préfèrent rester dans l'anonymat. A l'heure où je vous parle, il y a des femmes qui continuent d'être excisées. C'est donc un combat à la fois personnel et collectif !
La région de Man, là d'où vous êtes originaire est réputée pour cette pratique. Comment l'expliquez-vous ?
Je crois que c'est la coutume. C'est la tradition. Nos parents ont toujours pensé que le fait d'exciser une femme lui permettait d'être fidèle à son mari.
Dans quel sens ?
Dans le sens où la femme n'ira pas assouvir ses désirs sexuels ailleurs. Il se raconte que pendant les périodes de guerre, l'homme devant aller au combat était obligé d'exciser sa femme pour qu'elle lui reste fidèle pendant son absence prolongé au front. L'homme toujours dans son rapport macho avec la femme trouve anormal qu'on ne sache pas le sujet dominateur pendant les rapports. Il fallait donc réduire le plaisir de la femme. C'est en fait une somme de préjugés qui a favorisé cette pratique.
Sur le terrain comment se fait la sensibilisation ?
L'année dernière lors du lancement à Logoualé, nous avons prôné la sensibilisation de proximité et je crois que c'est la forme de lutte la plus efficace dans les villages. Nous parlons aux parents pour qu'ils abandonnent cette pratique. A Dakoupleu, nous envisageons créer un centre de réinsertion sociale pour les exciseuses. Nous voulons construire plus tard un centre médical pour la chirurgie réparatrice.
Les exciseuses pensent à bon droit qu'elles pratiquent la coutume donc elles ne se sentent pas coupables alors que la loi réprime cette pratique. Comment arrivez-vous à faire passer le message dans ce cas ?
J'avoue que ce n'est pas facile mais c'est notre devoir de leur expliquer les méfaits de cette pratique. J'ai ma propre cousine qui est exciseuse. Je lui ai fait savoir que cette pratique n'honore pas la femme. Avec le temps, elle a abandonné cette pratique. Le gouvernement doit être à nos côtés pour qu'ensemble nous combattons cette pratique avec des lois. Il faut que la population sache qu'il y a un volet répression dans la lutte. Les textes de lois en vigueur doivent être connus du grand public. Nous devons redoubler d'efforts car la bataille n'est pas gagnée d'avance. Pour plus d'efficacité, la lutte doit être multisectorielle.
Cette pratique est-elle également répandue en Europe ?
Je dois dire que c'est moins répandu en Europe mais ce qui est triste c'est qu'en Europe il y a une sorte de loi d'Omerta qui plane sur ce sujet. La plupart de mes sœurs ont honte d'en parler. Il y en a qui me disent : " Pourquoi tu viens ici pour en parler ? Reste en Afrique pour le faire ". En réalité beaucoup vivent des cauchemars liés à cette pratique mais n'osent pas en parler publiquement. C'est vraiment dommage !
Quelles difficultés rencontrez-vous sur le terrain ?
Figurez-vous qu'une fois j'ai reçu une dame qui m'a dit ceci : " moi j'aime l'excision. Je suis fière d'avoir été excisée. Je trouve ça hygiénique ". Je crois que nous devons discuter avec ces personnes. Nous devons leur expliquer les dangers de l'excision. Je pense que petit à petit les choses vont changer.
N'est-ce pas un combat entre la tradition et la modernité ?
C'est possible ! mais je crois plutôt que c'est un problème de mentalité. Nos parents sont contents de nous voir revenir de l'Europe avec de bonnes choses pour eux. C'est tout à fait normal ! Nous devons également être à mesure de leur dire qu'autant il y a de bonnes choses en Europe, autant il y en a de mauvaises. Ceci pour dire que nous devons être à mesure de dénoncer certaines mauvaises pratiques de la tradition et encourager les bonnes. Il y a des gens qui me disent " Toi Odile, tu es notre fille et tu trahis notre secret. Nous ne sommes pas les seuls à le faire d'ailleurs ". Je leur réponds " ok ! mais je commence le combat dans ma région simplement parce que je suis d'ici ". Le combat s'étend sur toute l'étendue du territoire. Là où là dignité de la femme est mise à mal, LOUCHA doit intervenir.
Selon vous quelle serait la méthode idoine pour contrer l'excision ?
C'est la sensibilisation. Au niveau de ma région lorsqu'on aura mis le centre de réinsertion en place, on aura franchi un grand pas. Il faut pouvoir trouver une alternative pour les exciseuses car cette pratique constitue un métier pour elles.
Votre mot de fin.
Je tiens à vous dire que les femmes excisées souffrent énormément. Sur le plan sexuel elles peinent à atteindre l'orgasme et c'est un vrai drame dans le couple. Il faut que les gouvernements nous aident à aller sur le terrain pour parler aux populations. C'est un combat qui interpelle tout le monde. Il faut des ateliers, des séminaires, des colloques, des projections de films, des témoignages pour mener le combat contre cette pratique qui déshonore la femme. L'excision est une pratique qui viole l'intégrité physique et morale de la femme. Par notre mobilisation nous pouvons encore sauver des milliers de femmes qui attendent de subir cette pratique. Ne prenons pas prétexte d'une quelconque tradition pour détruire des vies humaines. A quoi sert une tradition si elle doit porter atteinte à la dignité de l'homme ? Brisons les tabous. Je voudrais pour finir lancer un appel aux personnes sensibles à cette cause en leur disant de nous aider à construire ce centre de chirurgie réparatrice pour ces femmes qui ont été marquées à jamais dans leur chair.