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El Hadj Ousmane Tanapo, : " Les ivoiriens doivent transcender leurs divergences'' Interview réalisée par Raymond Alex Loukou [ 18/9/2008 ]
El Hadj Ousmane Tanapo, Président du Conseil Supérieur des Maliens de Côte d' Ivoire
La soixantaine révolue, cet homme dont la vie se confond aisément à l'histoire de la Côte d' Ivoire post-indépendante, a toujours considéré ce pays comme sa seconde patrie. Malgré la crise militaro-politique qui a secoué le pays et la menace qui a pesé sur les communautés étrangères, considérées à tort ou à raison comme les commanditaires, M. Ladji Ousmane a toujours été optimiste et croit en ce pays qui selon lui, a tous les atouts pour rebondir.
Pour lui, l'intégration africaine, même si elle connaît des incidents de parcours, sera tôt ou tard une réalité. C' est assisté de son secrétaire particulier qui servait d' interprète pour l'occasion que M. Ladji a bien voulu nous accorder cet entretien à son domicile avant la grande prière de 18 heures en cette période de jeûne.
Rezoivoire.net: Bonsoir M. Ladji. Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?
M. LADJI OUSMANE TANAPO: Je me nomme El Hadj Ousmane Tanapo. Je suis malien. Je suis marié et père de 13 enfants dont un est décédé. A cause de la crise en Côte d' Ivoire, la plupart de mes enfants sont repartis au mali. A présent je vis ici avec trois d' entre eux.
Depuis quand êtes-vous installé ici ?
Je suis arrivé ici depuis novembre 1963 c' est-à-dire trois ans après l'indépendance. Etant commerçant, l'idée de faire des affaires a été une obsession pour moi. Je suis donc venu faire le commerce et j' y suis resté. Vous savez autrefois, il y avait assez d' argent en Côte d' Ivoire. Je veux dire simplement que les affaires marchaient.
La structure que vous dirigez compte combien de membres et quels métiers exercent-ils pour la plupart ?
La structure que je dirige a été mis sur pied pour regrouper et organiser tous les maliens vivant en Côte d' Ivoire. Elle regroupe donc toutes les associations de maliens c' est-à-dire les organisations de jeunesse, de femme, les coordinations etc... Toutes ces organisations sont membres du Conseil supérieur des maliens de Côte d' Ivoire. Nous sommes reconnus par l'Ambassade du Mali en Côte d' Ivoire et par les autorités ivoiriennes notamment le ministère de l'intégration.
Le mot intégration est sorti ! Mais avant d' en parler, dites-nous combien de maliens résident ici ?
Je ne peux donner de chiffre exact. Cependant je peux dire que nous sommes plus d' un millier à vivre en Côte d' Ivoire. Nous sommes nombreux. Vous savez un recensement ça coûte cher. Nous demandons aux autorités ivoiriennes de nous recenser pour qu'on sache exactement notre nombre. Nous exerçons dans divers domaines notamment dans le domaine de la pêche, du commerce, la couture, l'agriculture et l'élevage. Il y a aussi des fonctionnaires maliens qui vivent en Côte d' Ivoire.
Parlant d' intégration, qu'en pensez-vous ?
Pour moi l'intégration veut dire qu'on peut vivre en paix et en liberté sur n' importe quel territoire des pays membres de la CEDEAO. On peut travailler, faire le commerce dans cet espace sous régional mais à condition que les textes en vigueur soient respectés. Parce que souvent le non respect des textes entraîne des malentendus qui peuvent déboucher sur de graves crises.
Dites-nous, êtes-vous bien intégré en Côte d' Ivoire ? Ce qui se fait sur le terrain respecte -t-il les textes de la CEDEAO ?
Moi personnellement, je peux dire que je suis bien intégré en Côte d' Ivoire. Je dois dire que ma longue présence dans ce pays y est pour quelque chose. Il faut reconnaître que les ivoiriens sont très accueillants. Mais j' avoue que les choses ont changé aujourd'hui. Je vais vous raconter une histoire que j' ai vécue .
C' était entre 1972 et 1975. J' effectuais un voyage et je portais un gros sac. Dans le sac, il y avait une énorme somme d' argent. J' ai été intercepté par une patrouille de police. Les agents m' ont demandé où est-ce que partais avec le sac que je portais. Je leur ai répondu que je partais en Egypte et que le sac contenait de l'argent. Je l'ai ouvert pour qu'ils vérifient mes propos. Lorsqu'ils ont vu l'argent, ils m' ont prié de refermer le sac pour continuer le voyage. Aujourd'hui je ne crois pas que cela puisse se faire. Certains policiers se comportent comme des voleurs. S' ils vous arrêtent avec de l'argent, ils le gardent par devers eux. Les temps ont vraiment changé ! ( avec un air dépité ).
Qu'est-ce qui explique ce changement selon vous ?
Je crois que c' est la mauvaise interprétation de la politique qui est à la base de ce changement. Les hommes politiques, pour leurs intérêts personnels prennent des décisions qui finissent par porter préjudice aux peuples. Avant tout le monde disait: " c' est mon étranger ". Ce qu'on nous interdisait, c' est de coucher avec la femme d' un ivoirien. Sinon, on était bien accueilli et on vivait en parfaite harmonie avec nos hôtes.
Comment avez-vous vécu la crise qui a lieu ici ?
Hum...( rires ) la guerre-là !...( silence ). On ne peut pas tout parler mon petit ! sinon on a tout vu , tout vécu. On a eu tous les malheurs. Mais je dois dire que le pire est passé. Nos activités se sont arrêtées. Tout marchait au ralenti. On vivait dans l' angoisse, dans la peur. En tant qu'étrangers, nous avons souffert mais je crois que les ivoiriens ont plus souffert que nous. Il y a des ivoiriens à qui on ne reconnaissait même pas la nationalité. Par exemple, si moi je montre ma carte d' identité qu'on me traite d' étranger ça ne me dit rien puisque je suis effectivement étranger. Par contre pour un ivoirien c' est frustrant qu'on le traite d' étranger alors qu'il est ivoirien. Si au Mali on me traite d' étranger, je vais me sentir blessé. Au plus fort de la crise, on nous appelait pour nous informer qu'un malien a été tué. Quand on arrive sur les lieux, après vérification on se rend compte c' est un ivoirien qui est mort. Voyez-vous !
Avez-vous subi des menaces de façon directe pendant cette période ?
Souvent, on m' appelait pour me dire de ne pas sortir de chez moi parce que des gens me menaçaient. Un jour, une autorité politique de ce pays qui se trouve être mon ami m' a dit au téléphone que des gens envisageaient de me tuer. J' avais effectué un voyage au Mali. J' étais là-bas lorsqu'on ma appelé pour me dire que ma vie était en danger en Côte d' Ivoire. J' ai même été pris pendant la période du couvre-feu mais vu mon âge et grâce à mes relations avec l'administration policière, j' ai été relâché. Je mets ça au compte de la guerre sinon en général les ivoiriens respectent les étrangers surtout lorsque tu occupes des responsabilités. Avant on nous associait à tout : accueil des chefs d' Etat, manifestations publiques, séminaires, etc...( le regard un peu perdu ). Mais je crois que c' est encore possible de vivre ces moments forts malgré l'amertume.
Que pensez-vous des rapports entre la Côte d' Ivoire et le Mali ?
Pour ce que je sais, ces deux pays entretiennent de bons rapports. On entend souvent dire qu'Abidjan est la deuxième capitale du Mali après Bamako à en juger la forte présence de maliens dans la capitale ivoirienne. Pour ce qui est des peuples, j' insiste encore la-dessus, l'Etat ivoirien doit nous recenser pour savoir combien nous sommes, où vivons-nous et que faisons-nous. Nous sommes là pour aider l'Etat ivoirien. Nous ne sommes pas là pour voter même si par le passé on pouvait le faire. Nous devons nous conformer aux lois du pays hôte. Parmi nous certains veulent obtenir la nationalité ivoirienne. Pour ce faire, ils doivent suivre la procédure en la matière même s' ils trouvent parfois que la procédure est longue et complexe.
Un étranger lorsqu'il est bien traité dans son pays d' accueil, tout ce qu'il acquiert par la force de son travail, il l'injecte dans l'économie de ce pays.
Selon vous, que doit faire l'Etat ivoirien pour rendre les relations entre maliens et ivoiriens plus harmonieux ?
Comme je le disais tantôt, les rapports ne sont pas mauvais. Il faut seulement que les choses redeviennent comme avant. Que les contrôles intempestifs des policiers cessent. Je félicite à cet effet le Président Gbagbo et son gouvernement qui ont pris des décisions courageuses à ce niveau. Cela doit continuer. Je souhaite que nous soyons également associés à certaines décisions qui touchent directement notre communauté.
Un mot sur le processus de paix.
Les ivoiriens doivent transcender leurs divergences pour aller à l'essentiel. L'essentiel ici à mon avis, c' est la paix. C' est grâce à la paix que tout pourra se faire dans ce pays. Les communautés ivoiriennes et étrangères pourront vivre en parfaite harmonie dès lors que le processus de paix se déroulera sans heurts. La Côte d' Ivoire est capable du meilleur. Mon vœu le plus cher est de voir la Côte d' Ivoire redevenir cet havre de paix qu'il a été par le passé. Que ce conflit prenne fin dans les meilleurs délais pour que la Côte d' Ivoire continue de jouer son rôle de locomotive de la sous région. En matière d' intégration des peuples, il faut reconnaître que la Côte d' Ivoire est largement en avance sur certains pays. Les autres pays doivent suivre car l'intégration n' est pas à sens unique.
Pensez-vous que l'idée d' Union africaine peut prospérer en Afrique ?
Pourquoi pas ? Si les autres pays l'ont réussi ailleurs il n' y a pas de raison que l'Afrique ne la réussisse pas. C' est juste une question de temps. Tôt ou tard cela va se faire. Malgré les réticences de certains Etats, l'idée des Etats-Unis d' Afrique sera une réalité. Nos enfants pourront en jouir. Pour ce faire il faudrait que les querelles de leadership prennent fin parce que ces dirigeants mourront et l'Afrique survivra. On n' a pas le choix il faut y aller.
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