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Félix Houphouet-Boigny, 1905-1993: une foi, un projet, une flamme
par Issa Ben Yacine Diallo
Beaucoup de choses ont déjà été dites et écrites sur Félix Houphouët-Boigny. L'Histoire doit encore faire son
travail à propos de celui qui aura marqué d'une empreinte indélébile le destin de la Côte d'Ivoire.
Dans le pays profond : des quartiers populaires de Treichville au fin fond de la forêt ivoirienne, il a un nom
et plusieurs surnoms. Chacun de ses faits et gestes était une occasion pour le petit peuble de le baptiser d'un
nouveau sobriquet.
"Le Vieux", "le sage de Yamoussoukro", "l'homme de la paix et du dialogue", "Félix le pieux",
"Houphouët le généreux, le clément", "l'homme par qui le miracle arrive"; "Félix le crocodile",
"Ali Baba", "le bélier de Yamoussoukro".
Pour ses adversaires, il était bien "le réactionnaire", "le valet de l'impérialisme", "le chantre de la balkanisation
de l'Afrique", "le laquais de la France", "le dilapideur et gaspilleur des deniers de la Côte d'Ivoire"... Que
d'épithètes et de sobriquets pour désigner un même personnage!
Ce regard fourchu entre deux extrêmes ne doit pas surprendre. Il relève de la nature même de ces géants de notre histoire qui nous
fascinent autant par leur personnalité que par leur pouvoir. Ces hommes-chefs, hors du commun, "ceux que le dieu des forts a touché
de son aile". Il est de ces hommes déterminants aux responsabilités immenses, surgis de loin aux carrefours de l'histoire, pour dicter
le destin de leur peuple. Il est vain de chercher à les cerner tant ils sont complexes dans leur caractère.
Si l'Histoire, qui aura toujours son mot à dire, lui demandait "Qui êtes-vous Boigny Kouadio Atoumanou Frèfrègoua (1)?" Cet homme
qui savait écouter, répondrait : "Je suis ce que j'ai fait de mon pays, pour mon peuple et pour les hommes de bonne foi".
Ni ange ni démon, ni bon ni méchant, il est tout simplement hors du commun, un homme admirable. Ces grands caractères campés par André
Maurois dans ses Dialogues sur le Commandement : "Ce merveilleux mélange de hardiesse et de modestie, un miraculeux état d'équilibre entre
des qualités opposées. Il y faut la volonté; il y faut la modération. Sans doute, il paraît difficile qu'un tel mélange soit possible, mais
en fait il existe chez le grand soldat. C'est parce qu'on trouve ce mélange chez lui qu'il devient un grand soldat, et c'est parce que ce
mélange est rare que les grands hommes sont peu communs. "Quand vous parlez de moi, dit Lyautey, ne dites jamais 'ou' dites 'et'. Ne dites
pas 'Est-il fort ou est-il faible'. Dites 'Il est fort et il est faible' ".
Avec sa pensée toujours élaborée, sa vision d'aigle royal, son regard rivé au passé, son éloquence sobre et chaude, Félix Houphouët-Boigny
aurait été un acteur passionnant à lire sur son époque. Mais, obstinément, il n'a pas voulu écrire ses mémoires. Il n'a pas voulu nous donner
sa version de son rêve, de son action, ses succès et ses échecs. Cependant, il nous a légué, tel un prophète, un héritage à la manière de ces
êtres d'exception qui faisaient son admiration. Il pensait, à l'exemple de ses héros, qu'il appartenait aux témoins de son action de témoigner.
Mon témoignage ici, en est un parmi tant d'autres. C'est celui d'un politologue africain à qui le privilège de la naissance et les vicissitudes
de la fonction ont permis d'observer le Vieux dans ses oeuvres. Une belle et grande oeuvre en vérité!
Tous ceux qui ont approché Félix Houphouët-Boigny s'accordent à dire que sa proximité était une véritable source de pensée et d'action.
Mais comment définir Félix Houphouët-Boigny ? En écrivant ces lignes, je réalise combien il est difficile de s'exprimer sur un homme que
l'on admire. Comment tempérer l'hommage de mon admiration pour un homme qui ne laisse personne indifférent ? Comment rester lucide devant
l'assaut de tant de charme et de séduction ? Une séduction de l'esprit, car l'homme avait toutes les élégances intellectuelles; séduction
du coeur aussi, car sa générosité naturelle était légendaire. Pendant toute sa vie, Félix Houphouët-Boigny avait toujours su manifester à
l'égard de ses semblables quelque chose de la magnifique libéralité avec laquelle la nature l'avait lui-même comblé. Rarement sur le théâtre
de la politique, vit-on coeur battre avec autant de générosité. Une générosité la plus noble, la plus chevaleresque qui soit.
Houphouët l'Ivoirien, l'Africain, l'entrepreneur, le parlementaire, le ministre du général de Gaulle, le syndicaliste, le chef de parti,
le chef d'Etat, le chef coutumier. Ils sont tous présents devant nous et dans nos mémoires. Lequel de ces personnages domine les autres ?
Lequel privilégier ? Le politologue que je suis a décidé de privilégier l'homme d'Etat. Celui précisément sur lequel l'Histoire aura son
mot à dire.
CHAPITRE II: Un destin exceptionnel
L'évolution de l'humanité est-elle le fait de l'Homme ou des hommes ? Autrement dit, quelle est la part des conducteurs de tribus dans
l'engagement du destin collectif ? Souvent, pour les groupements humains, il s'agit d'un choix nettement réfléchi du Chef qui délibérément,
avec le destin de ses hommes et femmes, engage sa propre responsabilité. Ainsi, il a toujours existé dans l'Histoire, des moments
d'interrogation sur la voie à suivre. C'est en de pareilles circonstances que se sont révélés les hommes-chefs pour entraîner la troupe vers
de nouveaux horizons. Félix Houphouët-Boigny est de ces personnages de l'Histoire qui ont forgé le destin de leur pays. A l'instant décisif
de l'histoire de la Côte d'Ivoire, il a été en toute conscience de son rôle et de ses objectifs, l'homme décisif.
Félix Houphouët-Boigny était bien "trop grand pour ne pas être profondément humain". Homme d'une grande netteté d'esprit. Malgré sa générosité
spontanée et son penchant pour la clémence, nul moins que lui n'était dupe des hommes et des mots. "Le petit homme à la tête d'un petit Etat",
c'est ainsi qu'il aimait se qualifier.
"Le style, c'est l'homme même", nous apprend-on à l'école. Le style d'Houphouët-Boigny, c'est Houphouët même. C'est cette intelligence tournée vers
l'action. Une maîtrise de soi et une mémoire du type de celle qui permettait à Napoléon de dicter jusqu'à sept lettres simultanément. Dans ses
idées, ses discours, ses entretiens et ses notes, on retrouve le même équilibre et la même constance.
Dans la démarche d'Houphouët-Boigny, tout est vision lucide, agilité intellectuelle et sagesse tournée vers l'action. La même intelligence
souveraine qui a dominé son temps; la même volonté qui par-delà ses contemporains, a imposé sa domination aux générations futures.
Non pas qu'il n'y ait eu parmi ses contemporains et compatriotes ivoiriens des hommes de valeur. Son prestige leur en imposait. Ses
cadres avaient pour le Vieux une affection et "cette tendresse malicieuse et allègre" analogues à celles des "grognards" pour Napoléon.
Un grand don chez lui, selon la formule de Paul Valérie : "Il comprenait toujours la chose qui n'avait jamais été".
Derrière son projet de société rigoureusement élaboré, il y avait une conviction, et, comme toujours un bon sens des réalités, de la mesure et
une foi en l'universalité de l'homme.
"L'homme de caractère confère à l'action sa noblesse" nous confie le général de Gaulle dans le Fil de l'Epée. Dans cet esprit, Houphouët-Boigny
était un homme modeste aux initiatives hardies. Esprit agile et éclectique, il y avait quelque chose d'aristocratique et monarchique chez cet
homme doté d'une pénétrante analyse des choses et doué d'une profonde connaissance de l'âme humaine pour laquelle il avait le plus grand
respect. Toujours plein de mots heureux et de bonne grâce, l'homme avait le sens de la grandeur, et voyait loin. Avec une grande acuité de
vision, il s'exprimait toujours avec une grande précision et clarté.
Il avait l'art de piloter l'action en y intégrant le volet "patience et longueur de temps". En d'autres termes, il savait "donner le temps au
temps".
"Toute grande aventure prend son souffle dans une espérance", disait Saint-Just. Félix Houphouët-Boigny était un homme de foi, sage et
courageux. Un homme du terroir armé de la prudence du paysan qu'il était. Il avait l'amour de sa patrie, le respect de sa terre natale et
des siens. Jamais il ne sera entraîné aux pires excès malgré l'immense pouvoir dont il disposait. Il y avait chez lui l'hérédité : celle de
ces familles aristocratiques, de chefs coutumiers, personnalités fortes et habiles, se transmettant une politique dynastique continue. Il
jouait le jeu de la politique avec une prodigieuse maîtrise. Si jamais regard d'aigle a percé les brumes de l'avenir, ce fut le sien. Qu'il
s'agisse de son pari sur l'évolution des relations internationales, ou sur le développement du continent africain, l'acuité de sa vision
peut en témoigner.
Une ambition ? Certes, mais toujours au service d'une cause ou d'une communauté. Profondément attaché aux principes de justice, d'égalité, de
liberté et de fraternité, il avait un souci obsédant et quasi viscéral : faire honneur à la Côté d'Ivoire et restaurer ainsi la dignité de
l'Africain.
Personnage et destin exceptionnels, homme de foi aux aptitudes peu communes, Houphouët-Boigny était au centre de son projet de société avec
une unique préoccupation : celle de convaincre et non d'imposer. Il prenait la peine de le faire avec une intelligence souveraine à la fois
vigoureuse, souple et subtile; une énergie inflexible en ses buts mais qui savait attendre et si besoin était, s'allier à une étonnante
habileté manoeuvrière. Il partage avec les grands hommes d'Etat, cette volonté froide et toujours lucide. Dans son visage net, tout était
vision lucide. Un des plus agréables causeurs de son temps, il arrivait à cet homme de caractère, d'être sensible jusqu'aux larmes. Les
nombreuses épreuves de la vie avaient contribué à conforter sa résolution. Politicien, nul ne le fut avec autant de virtuosité que Félix
Houphouët-Boigny. Nul n'a mieux connu que lui, la psychologie et le maniement des masses.
"De tous les dirigeants de l'Afrique francophone qui auront préparé l'avènement des indépendances, de tous les pères de la Patrie, peu,
très peu auront survécu politiquement, s'il en existe encore... Ça n'est certainement pas un simple hasard de l'Histoire si Félix
Houphouët-Boigny demeure. Est-ce parce qu'il est celui dont le destin aura le plus contribué à élever le débat général en rendant possible
la transition entre l'histoire européenne de l'Afrique et l'histoire africaine du nouvel âge ?... Les authentiques grands de ce monde,
depuis qu'ils semblent avoir déserté les terres où ils avaient accoutumé de séjourner, ne peuvent-ils avoir émigré là où on s'attendait le
moins à les trouver ?" Ainsi s'exprimait Paul-Henri Siriex, à propos du parcours politique du Vieux.
Tel est celui qui sera le gérant des intérêts de la Côte d'Ivoire pendant près d'un demi-siècle. Vision, leadership, sagesse, discipline,
rigueur, c'est bien à "un destin hors série" que nous avons à faire.
A l'exception du roi Hassan II du Maroc, Félix Houphouët-Boigny était, en Afrique, certainement le mieux préparé aux hautes fonctions qui
seront les siennes en Côte d'Ivoire. Son expérience et son intelligence lui avaient permis, avant d'atteindre les sommets de l'Etat, de
faire le tour des idéologies régnantes. Son hérédité lui a légué une assurance et une rectitude dignes de la plus authentique aristocratie.
L'hommage qui lui a été rendu par le général de Gaulle, qui lui confiera les plus hautes responsabilités dans ses différents cabinets
ministériels, atteste de cet état de préparation et des énormes potentialités de l'homme appelé à présider aux destinées de la Côte d'Ivoire.
"Un cerveau politique de premier ordre - dira-t-il -... de plain-pied avec toutes les questions qui concernent non seulement son pays, mais
aussi l'Afrique et le monde entier, ayant chez lui une autorité exceptionnelle et au-dehors, une indiscutable influence et les emploie à
servir la cause de la raison."
Cette promesse des fleurs sera tenue par le Chef de l'Etat de la première République de la Côte d'Ivoire. Un long règne, à la barre du navire
Ivoire, les yeux rivés sur l'horizon et l'avenir.
CHAPITRE III - Champion d'une grande entreprise : l'indépendance nationale
Anticolonialiste convaincu, Félix Houphouët-Boigny était le grand champion d'une grande entreprise : l'indépendance de la Côte d'Ivoire.
Une indépendance perçue non pas comme une fin en soi, formelle, avec un drapeau, un hymne national et un siège à l'ONU. Mais plutôt
l'indépendance comme moyen, une étape vers la libération nationale.
L'indépendance! Cette idée du jour, sortie des affres des deux guerres mondiales. Un mot aussi redoutable qu'imprécis, une aventure qui
pouvait être aussi bien une idée-force pour les peuples encore sous domination coloniale ou encore être entièrement vide de sens, selon
la signification qui lui était prêtée.
Félix Houphouët-Boigny, qui est arrivé sur la scène politique sur la plate-forme de ses luttes syndicales contre les colons français planteurs
en Côte d'Ivoire, était tout à fait familier avec l'arrogance de la domination coloniale. Ainsi, dans une Afrique déboussolée, dans un monde
en quête de sens et de dignité, le Vieux fait le pari de donner une finalité à son action. La libération nationale passe nécessairement par la
libération des énergies et des ressources nationales, seules susceptibles de garantir l'avenir d'un pays. Entre toutes les ressources, les
ressources humaines seront privilégiées à travers l'éducation et la formation. La terre sera valorisée parce qu'elle est nourricière.
Aux irréductibles du colonialisme, le Vieux répond que : "Le prestige de la France ne réside pas dans l'asservissement des peuples ni dans la
force de ses baïonnettes, mais bien dans l'Histoire qui l'a faite grande et surtout l'idéal élevé de justice, de liberté, de fraternité humaine
qui a toujours été le sien...".
Aux Africains qui rêvent encore de l'indépendance en termes plutôt romantiques, il les invite à davantage de réalisme : "l'indépendance ne
signifie-t-elle pour nous ni ressentiment, ni haine, ni rupture, mais bien au contraire. Une fois acquises et reconnues pour notre peuple
la dignité et la souveraineté - compréhension mutuelle, coopération sur la base de l'égalité et de l'amitié, de la solidarité et de la
fraternité... La confiance que nous fait le monde n'a qu'une mesure, celle de notre rigueur... Et la liberté que nous réclamons n'est pas
celle de dormir à longueur de journée à l'ombre de nos bois, mais la liberté de produire, de produire librement et davantage".
Pour ceux des Africains qui n'auraient pas compris la démarche, le Vieux avertit : "Notre liberté sera illusoire aussi longtemps que nous
n'aurons pas su exploiter nous-mêmes, organiser, harmoniser les ressources de nos différents pays pour nous passer progressivement de
l'intervention de l'étranger dans notre économie". Il avait déjà conscience que la formation d'une nation était une oeuvre de longue
haleine qui prenait plusieurs générations.
Pour Félix Houphouët-Boigny, les maîtres-mots des pays nouvellement indépendants restent donc : liberté, dignité, souveraineté et coopération.
Pour lui, la règle d'or de la survie pour les peuples anciennement sous domination coloniale c'est de "rester nous-mêmes, dans un monde où
se multiplient les occasions d'aliénations".
On retrouve le bon sens, le sens des réalités, le réalisme gaullien : "Les choses étant ce qu'elles sont!" dès que le Vieux aborde la question
des idéologies à la mode : "L'étude du monde moderne fait apparaître de plus en plus clairement que les doctrines qui sacrifient l'Etat aux
individus, se révèlent aussi inefficaces que celles qui prônent le principe contraire. La vérité, comme dans la vie, est dans un juste
équilibre qui, en pays neuf, doit s'adapter aux réalisations du développement économique".
A ce titre, il n'avait aucun doute sur ce qu'il ne voulait pas faire de son pays. Des nationalisations ? "Un non-sens économique dans un pays
où il n'y a rien à nationaliser sans risquer de tarir les sources des bonnes volontés nécessaires au développement". Du socialisme ?, encore
moins, puisque le pays n'a encore rien produit. A moins que l'on ne veuille "socialiser la misère!" Pour Félix Houphouët-Boigny, il y avait
lieu de commencer par produire, dans une première phase. Et dans une seconde phase, privilégier la fonction de distribution. Le contraire
équivaudrait tout simplement à mettre la charrue avant les boeufs.
En ce qui concerne la construction nationale de la Côte d'Ivoire, il la veut Etat pilote, un modèle, un exemple de décolonisation. Il la veut
oeuvre commune car l'effort dans l'unité produit de bien meilleurs résultats que l'effort dans la désunion. Ce faisant, son souci cardinal
sera de maîtriser l'évolution au lieu de la subir, d'unir au lieu de diviser, de rassembler au lieu d'exclure. Le type de société doit être
le choix des Ivoiriens eux-mêmes et non pas quelque chose qui leur serait imposé du dehors ou du dedans. Car, pour le Vieux," il n'y a pas
de pays progressistes, mais des pays qui progressent".
Houphouët-Boigny n'est pas du type de dirigeant politique qui suit l'opinion. Il est de ceux qui guident leur peuple. Une locomotive, à
laquelle seront solidement et précautionneusement attachés les wagons de la nation. Il a donc son projet, un projet de société au centre
duquel il place l'Homme, un projet de société qui ne soit pas uniquement matériel, un projet qui trouve son équilibre entre la tradition
africaine et la modernité, un projet voulu par la communauté des Ivoiriens.
"Pour en revenir aux mutations et à nos choix, je dirai qu'il ne s'agit pas seulement de choix et de mutations économiques mais de rechercher et
de préparer des réponses à certaines interrogations fondamentales sur les équilibres et les finalités mêmes de notre société.
Comment concilier en particulier certaines valeurs qui nous sont chères, le sens aigu de la famille notamment, au moment même où l'urbanisation
et l'industrialisation tendent à faire éclater cette dernière ? Faut-il, d'un autre côté, devant les crises et les angoisses qui secouent
actuellement les sociétés de consommation, s'accrocher à tout prix à des 'modèles' et à des valeurs qui ne sont pas simplement remis en
cause par les jeunes en révolte et qui ne participent pas spontanément à nos modes de pensée et de vie?
L'important ne reste-il pas la promotion d'une communauté d'initiative et de responsabilité où chacun puisse exercer ses talents et donner la
mesure de ses capacités et de son aptitude à l'exercice de son autonomie personnelle, inséparable de l'intérêt national. La promotion, aussi,
d'une société capable de s'inventer un avenir original, en recherchant dans le futur autant que dans le passé les voies et les promesses de ses
identités nouvelles, la promotion, enfin, et l'épanouissement d'un monde sauvegardant ou redécouvrant la vertu des solidarités agissantes dans
un univers disloqué qui secrète trop souvent à chaque étape de sa croissance, de nouveaux 'exclus' et de nouvelles solitudes.
Monde de justice, de liberté et de démocratie vraie, monde voulu par nous et construit par nous, monde d'autant plus capable de contributions
fructueuses à l'Histoire de l'Univers qu'il aura su garder une âme, monde de prospérité partagée et de justice sociale, monde de fraternité
heureuse et du temps de vivre, monde chaleureux, sage et pacifique pour lequel je continuerai de lutter de toutes mes forces et que j'appelle
aujourd'hui de tous mes voeux."
Le débat est élevé. En quelques mots, comme toujours pesés, l'essentiel a été dit. C'est d'un tel homme que le général de Gaulle dira :
"J'avais enfin rencontré quelqu'un qui élevait le débat et regardait au-delà du présent".
Ce projet révèle en Félix Houphouët-Boigny une dimension plus méconnue du personnage : l'homme de tradition et de culture. Il confond tous
ces exégètes de la négritude qui ont cherché à opposer Senghor à Houphouët dans leur attachement à la culture africaine. Cet attachement,
qu'il se présente sous la forme de la théorie de la négritude ou du projet de développement économique comme le fait le Vieux reste très
profond.
"L'économie ne pouvant être la seule mesure de l'homme, il est donc indispensable de donner maintenant une dimension nouvelle à notre
développement en y intégrant, à part beaucoup plus entière, la culture. Une culture qui ne soit ni désincarnée ni solitaire et qui sache
s'affirmer et s'épanouir aux sources retrouvées et préservées de nos traditions et de nos valeurs les plus antiques, tout en restant
disponible aux courants extérieurs dans ce qu'ils peuvent avoir de plus vivifiants et de plus assimilables. Une culture qui ne soit pas
imposée et distribuée, mais proposée et participative, qui ne soit pas d'élite mais d'élan et de profit collectifs et qui sache être
l'occasion d'une meilleure connaissance de nous-mêmes, en même temps que facteur et 'supplément d'âme' de notre développement. Il s'agit
en fait de préserver notre originalité négro-africaine tout en débouchant sur un modèle de civilisation qui, sans être d'imitation et
d'emprunt, sache aussi refléter les réalités de notre siècle... L'essentiel est de rester nous-mêmes, dans un monde où se multiplient
les occasions d'aliénation et où l'on dialogue plus aisément avec les machines et les chiffres qu'avec l'homme et la nature..."
Assurément, l'homme était grand par la noblesse et la finalité de son projet de société. Rarement, politique n'avait visé si haut et semblé
plus noble!
Ce message a été porté loin : jusqu'au fin fond de la forêt sacrée, ses échos retentissent encore. Son message, il l'a coulé dans la tête du
peuple ivoirien qu'il considérait avant tout comme "une communauté de sang, d'âme et de coeur".
Le projet du Vieux est séduisant : il porte sa marque : netteté d'esprit et hauteur de vue, ambition collective. Un tel projet requiert un
moteur et un vecteur pour le propulser. Il requiert une autorité forte et cohérente pour arbitrer sa mise en oeuvre et, au besoin, contenir
les intérêts partisans et imposer l'intérêt général. Il fait des Ivoiriens des acteurs de leur propre devenir. Il requiert d'eux énergie,
discipline et solidarité.
Un tel projet exige une pédagogie et un pédagogue. Il les trouvera naturellement en Félix Houphouët-Boigny. Sa méthode ? Eduquer et non
diriger. Convaincre et non mâter. Tout le contraire d'un Etat totalitaire. Pour ce faire, le Vieux va chercher à susciter en chaque citoyen
de son pays, l'effort et la créativité. Il se fait l'entraîneur des talents et non le directeur des consciences. Sa maxime : "Il n'y a de
richesses que d'hommes". Libérer les énergies, développer les talents de la nation pour inventer, créer, entreprendre et bâtir l'avenir de
la Côte d'Ivoire. Pour ce faire, il pousse l'Etat à donner aux citoyens toutes les chances pour exploiter leurs potentialités et les moyens
de se situer dans un monde complexe. Pour tout dire, préparer les citoyens ivoiriens à l'exercice de leurs responsabilités de demain. Qui
dit avenir, dit jeunesse. Cette dernière est constamment interpellée par le Vieux parce que c'est le groupe qui attend beaucoup de son projet.
Il parie sur elle, sur son enthousiasme et sur la volonté et l'engagement des meilleurs et des plus désintéressés. Ici, tous les espoirs sont
permis à partir de trois mots : discipline, rigueur, travail. Un autre groupe auquel le Vieux accorde toute son attention c'est la femme
ivoirienne. "Eduquer une femme, disait-il, c'est éduquer tout un peuple". C'est pourquoi, il a voulu mettre la condition féminine au centre
de son projet de construction nationale. Les portes de l'école, de l'apprentissage et du monde moderne leur seront grandement ouvertes à cet
effet. Une autre préoccupation couve ici la nécessité de faire progresser ensemble, au même rythme, la femme et l'homme ivoiriens. Pour le
Vieux et pour les Ivoiriens, devant un tel projet et une telle inspiration, l'heure était venue au choix d'un cadre institutionnel approprié;
c'est-à-dire propre à porter l'ensemble à sa destination. L'heure est venue, à travers les institutions, de mettre la classe dirigeante
ivoirienne, celle qui a le savoir et le pouvoir, au diapason de l'unité d'action, de l'unité nationale. Ici, aux modèles institutionnels
importés, le Vieux préférera une constitution adaptée aux réalités du pays auquel elle est appelée à s'appliquer. A la primauté du droit,
il opposera un Etat stable et fort. Dans l'ordre politique qu'il proposait, il y avait quelque chose d'authentique et de réaliste; une
autre forme de sagesse.
Pour bâtir un système économique libéral dans une démocratie où l'autorité du Chef de l'Etat est difficilement contestable et où les valeurs
traditionnelles ont gardé leur place, Félix Houphouët-Boigny, en politicien prodigieusement habile, va déployer une énergie inflexible pour
maintenir le cap et atteindre ses objectifs. A toutes les velléités, et Dieu sait s'il en eut! il substituait l'intérêt de la côte d'Ivoire.
Avec une grande tolérance à l'égard de ceux qui ne partageaient pas ses convictions, le Vieux gouvernera la Côte d'Ivoire en monarque absolu.
Le parlement subsiste, non pas comme une foire d'empoigne suicidaire pour toute démocratie, mais comme un cadre de concertation et de travail
au profit de la seule Côte d'Ivoire.
Le gouvernement, le Parlement, l'administration et l'armée auront un seul chef : Félix Houphouët-Boigny qui les tenait par la discipline, la
justice et l'amour à l'image de Attila le Hun, un des plus beaux exemples de nationalisme que nous rapporte l'Histoire.
La corruption ? le Vieux en savait quelque chose! : "Apreté, rancoeurs, égoïsmes, laisser-aller, soif des satisfactions rapides et des
apparences futiles chez ceux, en particulier, que les hasards de la vie ont déjà trop gâté, nous connaissons trop bien ce cortège de misères
intérieures". Ceux-là existent bel et bien, mais ne sont pas seuls en Côte d'Ivoire, ils sont minoritaires, et le Vieux tient à les considérer
comme tels : "L'âpreté de certaines minorités égoïstes et bavardes, dont la prospérité voyante n'est pas toujours liée au mérite, ne doit pas
nous cacher les immenses qualités de travail et de coeur de nos masses laborieuses des campagnes et des villes". Devant l'inégalité du partage
des fruits de la croissance, devant les comportements égoïstes ou irresponsables, le Vieux est resté vigilant et sans concession. Avec ceux-là,
il se montrera un père particulièrement sévère, déterminé et patient. Particulièrement tolérant mais avec une grande aversion pour le désordre
et l'indiscipline, les révoltes ne trouvèrent pas grâce auprès de lui. Les lois, même celles non écrites, devaient être respectées : gare aux
imprudents, même par inadvertance!
Les détournements de fonds publics, faux en écritures, usage de faux, abus de confiance, escroqueries en tous genres, trafic d'influence, le
régime de Félix Houphouët-Boigny a connu tout cela. Une remise en ordre s'imposait. Il ne s'y déroba pas parce que, disait-il "il est des
silences qui déshonorent et des facilités qui n'abusent pas les peuples adultes".
Félix Houphouët-Boigny avait, de notoriété publique, une grande fortune. Il était riche de la fortune de sa famille avant d'entrer en
politique. Il connaissait les contraintes de l'argent. C'est pourquoi, dans ses discours, entretiens avec la presse et messages à la nation,
il n'a eu de cesse de mettre en garde ses compatriotes contre l'ivresse de l'argent et la tentation de la corruption dans un pays en proie à
la prospérité économique comme ce fut le cas de la Côte d'Ivoire. "Le désir de paraître et la soif de posséder sans cesse davantage
n'aveuglent-ils pas certains ? Allons-nous préférer, à une économie d'épanouissement collectif, cette économie de possession à tout prix,
qui matérialise dangereusement les valeurs d'une société aux dépens des vertus de l'esprit et des exigences du coeur ?... Aussi, sommes-nous
décidés à mettre fin, d'une part, à la corruption constatée dans la conduite de maintes affaires de l'Etat, d'autre part, au favoritisme qui
a souvent tenu lieu de capacité effective." Ces appels au patriotisme seront accompagnés par des coups de semonces qui retentiront dans tout le
pays de manière suffisamment claire pour que les paroles du Vieux soient bien entendues par les principaux intéressés. Quant aux suites à
donner, il n'hésitait pas, lorsque cela s'avérait nécessaire, avec le soutien de son Parti, le Parti Démocratique de Côte d'Ivoire, à demander
à la justice de faire son oeuvre. Dans cette voie, les procès retentissant des noms de leurs accusés en 1982, 1984 et 1985 sont encore dans la
mémoire de tous les Ivoiriens.
Ce faisant, le Vieux savait parfaitement où il en était : "Je me reconnais le défaut de ne pas vouloir mettre au pilori ceux qui ont mal agi,
pour leur famille et aussi dans l'espoir qu'ils s'amenderont. Mais le pardon à répétition est une faiblesse et une faute contre la communauté
que je ne commettrai pas. Les racines du mal sont profondes. Chacun de nous en a sa part, et il n'y a pas de remède miracle qui puisse du jour
au lendemain nous en débarrasser, si chacun de nous ne fait pas l'effort nécessaire pour les détruire".
Parce qu'il a toujours su dans son action opposer la voie de la sagesse et du bon sens aux passions et aux impatiences, Félix Houphouët-Boigny
deviendra l'autorité morale, le trait d'union entre les différentes composantes ethniques de son pays.
CHAPITRE IV - Un projet : la Côte d'Ivoire
Félix Houphouët-Boigny avait incontestablement l'intelligence et le sens de l'Etat. Non pas un Etat dominateur et arrogant mais un Etat
médiateur au sein d'une communauté d'hommes et de femmes sous l'autorité d'un chef garant de la défense du bien commun. Un Etat efficace,
servi par des serviteurs dévoués. Un Etat impartial, attentif aux attentes de la société ivoirienne, au diapason de cette dernière et
capable de s'adapter aux réalités changeantes du monde. La société privilégiée dans le projet du Vieux est une société dans laquelle le
poids des individus n'est pas décisif ni même prépondérant. C'est une société où les notions de liberté, de droits, de devoirs et de
responsabilités s'équilibrent au profit de l'intérêt général. Il voulait en réalité, une société ivoirienne avec ses repères politiques,
culturels et religieux. En somme un Etat ouvert à la réflexion collective, qui soutienne et accompagne l'initiative et favorise la gestion
participative.
L'Etat que le Vieux propose aux Ivoiriens est en réalité un Etat gaullien, adapté aux réalités de son pays. Un Etat fort avec à sa tête un
chef qui exerce effectivement le pouvoir, un homme libre de toute influence partisane et qui n'est responsable que devant la nation. Un
homme qui incarne des valeurs politiques et morales. C'est un Etat fortement lié à la nation et qui lui assure unité, responsabilité et
direction. C'est en ce sens que de Gaulle disait que "La seule institution qui ait qualité pour répondre d'une nation, c'est l'Etat qui
la dirige".
Diriger, c'est non seulement indiquer la voie à suivre, mais c'est surtout prendre les décisions qui s'imposent. Les actions de l'Etat, de son
chef, du gouvernement et du parlement sont sanctionnées par le renouvellement de leur mandat en reconnaissance d'une action heureuse ou en les
écartant au profit d'une nouvelle équipe qui présente un projet plus prometteur. Telle est la loi de l'alternance démocratique avec l'arbitrage
du suffrage universel.
Cette imbrication entre la nation et l'Etat a été, nous le savons bien, souvent critiquée. En particulier par Alexis Tocqueville dénonçant
ainsi les méfaits de l'Etat centralisé, l'Etat jacobin. Mais il s'agit dans le projet du Vieux, davantage d'un pouvoir personnalisé que d'un
pouvoir personnel. Il s'agit certes, d'un Etat absolu, mais d'un Etat fait homme. Un homme qui assure une présence discrète mais ferme et
déterminée derrière tout ce qui est susceptible d'affecter l'intérêt général. Dans cette approche, la nation dépasse la notion d'ethnie, de
langue ou de géographie. Elle est d'abord un projet politique, "un plébiscite de tous les jours". Cette conception bien gaullienne amène le
Vieux à considérer qu'une nation se juge sur sa capacité à se forger des règles susceptibles de régler les conflits auxquels elle est sujette.
Le projet de société que les institutions de l'Etat proposent à l'adhésion des citoyens, procède d'un choix que la nation assume devant
l'Histoire, qu'elle hérite, gère et lègue à son tour. En d'autres termes : "pas d'Etat sans citoyens, pas d'Etat sans nation, pas d'Etat
sans autorité, pas d'Etat sans serviteurs". C'est dire aussi que l'autorité de l'Etat n'a de sens que si elle emporte l'adhésion des
citoyens et si les serviteurs de l'Etat, à travers ses diverses institutions, font correctement leur devoir. C'est d'eux que vient l'exemple
pour faire de l'Etat le serviteur de la communauté. Et, ce faisant, leur première mission, c'est de rendre la justice. L'Etat n'est fort que
s'il assure la justice pour tous. Il est de son devoir de garantir l'indépendance de la justice, condition sine qua non de sa reconnaissance
et de sa légitimité. Le chef d'un tel Etat est investi, par la constitution, de toute l'autorité nécessaire pour lui permettre de veiller sur
le respect de celle-ci. Il est l'arbitre du fonctionnement régulier des pouvoirs publics et veille au strict respect de l'esprit et de la
lettre de la constitution. Il est le garant de l'indépendance, de la cohésion et de l'unité nationales.
Le service de l'Etat impose des exigences que tous ceux qui s'engagent à prendre en charge les affaires du pays ne veulent pas se voir imposer.
Aussi, ceux-là cherchent-ils à échapper aux exigences de leur mission.
Des plus hauts aux plus petits commis de l'Etat, le Vieux ne cessera de rappeler que le service de l'Etat est un engagement avec ses
contraintes liées à des devoirs : d'honnêteté, de réserve et de neutralité. Si beaucoup d'agents de l'Etat ont conscience de ses exigences et
s'appliquent à les honorer, ce n'est pas le cas de quelques-uns qui ignorent leur existence.
Et de leur expliquer que tout fonctionnaire est en quelque sorte dépositaire de l'autorité de l'Etat. C'est pourquoi il se doit d'agir en
respectant une certaine éthique qui en quelque sorte fonde son action.
Félix Houphouët-Boigny ne veut pas d'un Etat abstrait symbolisé par une bureaucratie investie d'un pouvoir réglementaire et administratif.
Il faut donc que la loi soit lisible, compréhensible et accessible aux citoyens. Il a fait ainsi de l'Etat ivoirien celui qui prépare et
favorise la prise des décisions majeures. Parce que les décisions nécessaires sont toujours difficiles, il faut en expliquer au plus grand
nombre la visée et la méthode. Arrivé à ce stade, Félix Houphouët-Boigny, tel un chef d'orchestre, distribuait les rôles et assignait les
tâches au Parti, au gouvernement et au parlement, et veillera à en vérifier l'exécution.
Dans un monde en rapide évolution, Félix Houphouët-Boigny a voulu un projet pour la Côte d'Ivoire. Un projet pour comprendre où elle va et
pourquoi. Architecte de ce projet, il a confié son exécution à l'Etat. Ce projet est un art de vivre ensemble solidairement dans une nation
ouverte sur le monde.
Mais cette autorité, aussi importante et aussi large soit-elle, ne lui permet pas de tout faire lui-même et de s'occuper de tout. Le parlement
est là qui exerce pleinement son rôle et de voter la loi et de contrôler l'action du gouvernement. C'est sur cet Etat bien gaullien, que Félix
Houphouët-Boigny a parié, au sortir de l'ère coloniale, pour assurer la stabilité politique d'un pays qui compte pas moins de 60 groupes
ethniques, reposant sur une bourgeoisie terrienne et une bourgeoisie politique. Son pari repose sur cette idée que demain, se reposant
sur un tel Etat, ces classes conservatrices constitueront le rempart à toutes formes d'aventures qu'elles soient d'ordre social, ethnique ou
militaire. Son pari tient toujours, avec lui, la nation et l'Etat ivoiriens. L'audace de son pari, le Vieux l'a étendu aux étrangers proches
ou lointains vivants en Côte d'Ivoire. Surprenant tous ses pairs, il leur a généreusement ouvert toutes les portes et toutes les ressources de
son pays sachant pertinemment qu'il enrichissait par là quantitativement et qualitativement la sève de son pays. C'est pourquoi - encore un
signe de son extraordinaire vision et perspicacité - il a voulu que la Côte d'Ivoire ne soit fermée à personne : aucune loi n'écartait les
étrangers de la vie publique du pays. Formidable leçon politique en Afrique de la part d'un patriote et nationaliste invétéré!
Ce faisant, le Vieux a voulu dépasser le seul cercle des Ivoiriens de souche, pour intégrer dans le cercle des citoyens, les ressortissants
étrangers des pays limitrophes ou non, désireux de participer et d'appartenir à un tel projet de société. Car nul mieux que lui ne le sait :
"On ne naît pas citoyen, on le devient". Et, comme le précise encore Jean Pic : "La citoyenneté n'est jamais le fruit du hasard. Elle
est une prise en compte de ce qui est commun à des itinéraires singuliers, prise de conscience que le droit d'avoir des droits passe par le
devoir d'appartenance à une communauté politique. Aucun droit n'est jamais reconnu et a fortiori garanti en fonction de sa seule 'humanité';
le droit ne peut s'exercer que dans le cadre d'une communauté qui se donne des règles de vie communes que l'Etat reçoit la charge de faire
respecter. Ces règles permettent de reconnaître des droits et d'imposer des devoirs civiques".
C'est ainsi que l'Etat ivoirien a voulu assumer les responsabilités d'un Etat intégrateur, un Etat facteur d'unité entre ceux qui l'ont
institué, c'est-à-dire les citoyens. Il s'agit d'un Etat dont les frontières ne se situent pas seulement entre la Côte d'Ivoire et les pays
voisins, mais aussi à l'intérieur de la nation elle-même. C'est cet Etat qui impose entre eux la solidarité sans laquelle il n'y a pas de
citoyenneté pour tous; c'est lui qui fracture les frontières sociales qui intègrent certains et excluent d'autres.
Parce que la cohésion nationale n'est jamais totalement à l'abri des forces de désintégration, telles que la marginalisation, l'exclusion,
l'analphabétisme ou le chômage ou le tribalisme; parce que la nation n'est pas donnée une fois pour toutes, mais le fruit d'un processus dont
la finalité reste l'unité nationale, l'Etat sera le gérant de l'intégration nationale en exigeant de chaque région du territoire national,
à chaque citoyen et à chaque génération, d'être solidaires les uns des autres. C'est un tel esprit que Henri Bergson qualifiait en ces termes :
"Au fond de l'obligation morale, il y a l'exigence sociale".
Des adversaires ? il en a eu. Parce qu'il s'était fait l'ennemi de l'esprit de clan, de la politique politicienne et des divisions idéologiques.
Parce qu'un pouvoir central stable ne peut pas rester sans opposition. Enfin parce qu'aujourd'hui, l'expérience de la lutte de libération
nationale nous enseigne qu'il est beaucoup plus facile de lutter ensemble contre un ennemi commun, en l'occurrence le colonialisme, que de
lutter ensemble pour un projet de société.
Comment concilier les devoirs civiques avec le respect des droits de la personne humaine ? Comment s'opposer à la montée des périls ? à la
dictature : celle des institutions ou celle de la rue ? Comment lutter contre la démagogie de la politique politicienne ?
De mémoire d'Ivoirien, on se souvient encore de ces journées mémorables d'Avril 1983, quand "les grèves des enseignants, une longue sécheresse
généralisée, une pénurie d'eau, des barrages hydrauliques taris, Abidjan dans l'obscurité, une baisse de 65 % de la production du café et du
cacao et l'agitation dans la rue étaient venus créer en Côte d'Ivoire une situation dans laquelle les leviers de commandes habituelles du
gouvernement ne fonctionnaient plus".
Devant cette situation de tous les périls, Félix Houphouët-Boigny s'appliquera, conscient du fait que son projet de société prendrait beaucoup
plus de temps qu'il n'était prêt à lui consacrer; concentré sur des objectifs essentiellement nationaux, organisé et méticuleux, ne laissant
rien au hasard dans sa stratégie, en politicien prodigieusement habile, le Vieux opposera à ses adversaires son génie : l'art de maîtriser le
formidable pouvoir concentré entre ses mains. "Convaincre et non contraindre; savoir écouter pour mieux se faire entendre, sont les vrais
moyens dont dispose un pays réellement démocratique pour que la population participe pleinement au développement de toute son intelligence
et de tout son coeur."
Il le fera avec une énergie inflexible en ses objectifs et une étonnante habileté manoeuvrière gardant en tête trois idées : la première étant
que son projet de société devait être tenu hors de toute atteinte, qu'elle soit d'ordre idéologique, sociale, ethnique voire confessionnelle.
Il se basait sur deux autres idées : d'une part celle de Georges Clémenceau pour qui "la justice sans la force n'est que le cri d'un vaincu";
et de l'autre l'idée formulée par Charles de Gaulle selon laquelle "l'Etat doit résister aux féodalités".
A toutes les velléités, Félix Houphouët-Boigny opposera la préoccupation constante de l'intérêt de la Côte d'Ivoire.
Il avait sur ses opposants une prépondérance souveraine que lui conféraient ses qualités personnelles, sa rigueur morale, son prestige,
son énergie et sa discipline stupéfiantes.
Il avait des exigences dans le service. Dans le choix des hommes, il privilégiait le mérite, la fidélité et la loyauté sur tout autre
critère. Ses compagnons de son long règne étaient tous à l'épreuve de sa confiance. Epreuve difficile, s'il en fut, car il avait des exigences
dans le service. L'homme était aussi un monument de patience, car le Vieux savait attendre. Son parti, le Parti Démocratique de Côte d'Ivoire,
avait pour mission de servir de vecteur à ce projet. Le P.D.C.I étendait son réseau sur tout le territoire national, dans ses coins les plus
reculés. Ce projet de société était tout d'abord une affaire de tout le pays. De ce fait, dans tous les débats, le P.D.C.I. était présent
comme un totem au centre du village.
Pour concilier les devoirs civiques avec le respect des Droits de l'Homme, veiller à la montée des périls, se garder de la dictature des
institutions et de celle de la rue; pour s'opposer à la démagogie de la politique politicienne, aux profiteurs imprudents des conquêtes de
l'indépendance et des succès de la productivité ivoirienne, contre les affairistes de tous poils, le Vieux opposera son génie, un génie
fait pour une bonne part d'un énorme bon sens et d'une très grande sagesse et humilité. Rarement, l'Afrique et le monde n'ont reçu leçon de
libéralisme plus sereine : dans sa personne comme dans ses actes, l'homme avait su imposer une certaine modération. Douceur de caractère ou
habilité extrême ? Ce qui est certain, c'est qu'après s'être rendu maître absolu des situations, il mettra toute son habileté et sa persuasion
à obtenir le ralliement des coeurs. Son pouvoir absolu, il le mettra au service des idées les plus larges, les plus généreuses, les plus
ambitieuses et les plus nobles. Comment ? Un de ses familiers, Jacques Foccart, nous éclaire en ces termes : "Ce que Houphouët a accompli et
l'exemple qu'il laisse, tiennent à des qualités qu'il est véritablement extraordinaire de trouver réunies pour former une personnalité. Il
avait une mémoire prodigieuse et organisée. Il passait la plupart de ses journées à recevoir, à s'informer, s'intéressant intensément aux
affaires mondiales comme à la politique et à l'économie de la Côte d'Ivoire... Il percevait et enregistrait le moindre détail, le moindre
signe. Puis il réfléchissait, il méditait, il établissait des synthèses, il décidait. Son regard sur les hommes, les choses et le monde était
direct et perçant, jamais embrumé par une idéologie. Il était pourtant très religieux, mais je crois que c'était une affaire entre lui et Dieu
qui n'interférait pas dans la conduite de l'Etat".
CHAPITRE V - L'Afrique, par le dialogue, dans la concorde et la paix
L'Afrique, où le Vieux a tant de fois fait cavalier seul; où sa voix s'est tant de fois perdue dans le désert; où sa sagesse politique a
été si souvent incomprise! Si tous les dirigeants des pays nouvellement indépendants d'Afrique adhèrent sans réserve à l'idée de l'unité
de ce continent, ils sont loin d'être d'accord sur les voies et moyens d'y parvenir. A défaut de dégager ces voies et moyens, l'unité
restait confinée essentiellement dans les coeurs plus que dans les têtes. Ceux que le rêve de l'unité obsédait la voulaient tout de suite
avec un gouvernement continental et un parlement africain de type fédéral au besoin.
Au milieu de l'enthousiasme collectif et d'une voix discordante, Félix Houphouët-Boigny invite à plus de réalisme et insiste, lui, sur la
nécessité de prendre en compte les énormes difficultés d'une telle entreprise. Ceci, "afin d'apprécier sainement les erreurs, de mesurer
judicieusement les doses de sagesse, de patience active, de courage et de réalisme, indispensables à la réussite de cette immense et grandiose
entreprise..."
Pour lui , l'unité ne devait pas être confondue avec l'uniformité. A chaque pays d'adopter le système politique, économique et social qui lui
convient le mieux. Par-delà le concept tant galvaudé de l'unité, Félix Houphouët-Boigny avait une idée très précise des problèmes à surmonter.
Il les présente, le plus souvent, sous forme de mise en garde : "Cessons de nous battre sur les mots - déclare-t-il - l'Unité se construit.
Et c'est la construire que de commencer par s'entendre, par se tolérer, par organiser la coopération et la solidarité. Le but est le même :
l'égalité de notre continent avec les autres, sa réhabilitation..."
En d'autres termes, commençons par le commencement : regardons dans la même direction d'abord, si nous voulons avancer ensemble vers l'unité.
L'unité ce n'est pas ce dont nous rêvons c'est ce que nous sommes à même de construire et d'assumer ensemble. Il était en faveur d'une "unité
constructive dans la clarté, dans la tolérance, dans l'amitié, dans la solidarité et dans la fraternité condamnant par là même l'unité négative
des inconséquents, des haineux, des aventuriers qui passent leur temps à crier sus aux impérialistes dont ils taisent hypocritement les noms et
dont ils bénéficient en tout cas plus que les autres dans l'aide généreuse sans laquelle ils auraient déjà enregistré la plus retentissante
faillite".
L'intervention des nouveaux Etats africains dans les conflits idéologiques du monde n'est ni de bonne augure, ni dans l'intérêt des peuples
africains. "Nous n'avons rien à espérer d'affrontements économiques planétaires qui nous verraient monter en ligne en ordre dispersé. Isolés,
partagés, déchirés, nous ne sommes rien; nous ne pouvons rien, ayons-en, définitivement et quoique cela nous en coûte, une claire conscience.
Rassemblés, coordonnés, unis, nous deviendrons plus écoutés, plus crédibles".
Dans le fond, Félix Houphouët-Boigny, comme la plupart de ses adversaires sur ce point, croit en l'unité africaine. Mais il est trop sage et
trop rigoureux pour en rêver. Il perçoit cette unité non pas comme une atopie, comme ses adversaires ont voulu le présenter, mais plutôt comme
une utopie, c'est-à-dire quelque chose susceptible de se réaliser à long terme et dans des conditions précises. Dès lors il est resté accroché
aux données d'une réalité africaine faite de rivalités et d'ambitions de personnes et d'idéologies. Il savait que rien n'était impossible dans
la réalisation de l'unité africaine. Mais, à l'intérieur des frontières héritées de la colonisation, il fallait d'abord imposer la paix et
vaincre la désunion. La discipline était nécessaire avec une énergie centrée sur des objectifs nationaux si l'unité continentale ne devait
pas être une ambition sans lendemain. Pour lui, le principe de l'intangibilité des frontières héritées de la colonisation adopté au Sommet
africain des Chefs d'Etat et de Gouvernement au Caire en 1964, était sage. Il faut s'en tenir là. De même, l'immixtion de certains membres de
l'Organisation de l'Unité Africaine dans les affaires intérieures d'autres Etats, devait demeurer un des principes sacro-saints de la charte
de l'OUA. "Nous respectons les choix des autres quels qu'ils soient... Le Conseil de l'Entente est là pour justifier cette affirmation. Quatre
de nos partenaires, au sein du Conseil de l'Entente ont changé de régime, l'un d'eux professe une idéologie marxiste léniniste, cela n'empêche
pas les membres de notre Entente de resserrer chaque jour davantage nos liens de coopération et de solidarité effectives qui datent depuis plus
de vingt ans. Nous avons considéré à l'Entente que l'objectif prioritaire commun de tous les responsables africains est le développement."
Fidèle à son tempérament et à ses convictions, Félix Houphouët-Boigny, là aussi, a systématiquement rejeté les pratiques politiques faites
d'affrontements pour privilégier la recherche du compromis.
Ceci dit, Félix Houphouët-Boigny n'avait ni la passion de l'explorateur ni le goût de la conquête. Il s'est, contrairement à Alexandre le Grand,
à Gengis Khan ou à d'autres géants de notre histoire, volontairement et obstinément refusé à concevoir son projet régionalement ou
planétairement. Ni conquête, ni responsabilité autre que celle de la Côte d'Ivoire. Si, dans l'espace son horizon s'arrêtait à la Côte
d'Ivoire, sa vision allait bien au-delà de son temps. Cela amènera d'aucuns à lui faire grief d'avoir trahi l'idée panafricaniste, le
sentiment de la solidarité africaine. Il a bien, en 1946, pris l'initiative du Rassemblement Démocratique Africain. Comme tout ce qu'il
entreprend, il l'a fait avec éclat. En Mai 1963, il était bien présent à Addis Abéba lors de la création de l'Organisation de l'Unité
Africaine. Mais il était trop averti et trop rigoureux pour ignorer "la mésentente cordiale" et les rivalités sournoises qui couvaient dans
les relations entre dirigeants africains. Il était trop sage et trop perspicace pour ne pas comprendre que dans pareilles circonstances, ses
propositions et sa voix avaient très peu de chance d'être entendues.
S'il est un terrain sur lequel cela devait se confirmer, c'est bien celui de la lutte contre la politique de discrimination raciale instaurée
en Afrique du Sud. En dépit de son aversion pour le régime d'apartheid, en dépit de sa ferme condamnation de ce régime, Félix Houphouët-Boigny
tiendra un langage de lucidité et de courage qui ne trouvera pas d'échos en Afrique. "Les problèmes de discrimination raciale, si douloureux,
si affligeants qu'ils soient pour notre dignité de Nègre, ne doivent pas se régler, à notre avis, par la force... Qui peut rester indifférent
aux problèmes de discrimination raciale dont les Nègres sont victimes plus ou moins depuis des siècles dans le monde entier. En légalisant par
des textes l'Apartheid, l'Afrique du Sud, nous le reconnaissons, est devenue le champion de cet Apartheid..."
"Je crois que le dialogue avec les Blancs d'Afrique du Sud est possible, si nous le situons dans une perspective de paix par la neutralité
et dans la neutralité politique. Une paix qui concerne tous les Africains, les Blancs d'Afrique du Sud comme nous-mêmes... Puisque les Blancs
de ce pays, Africains au même titre que nous autres, ont un rôle, et de premier plan, à jouer dans le développement de notre continent, dans
la paix et l'harmonie, ils doivent comprendre, ils doivent admettre la nécessité de dépasser la question de l'Apartheid en éliminant le seul
motif de désunion entre eux et leurs frères noirs d'Afrique."
Il préconise ni plus ni moins une politique d'ouverture en direction de l'Afrique du Sud avec une seule condition : "les Blancs de l'Afrique
du Sud doivent engager le dialogue avec leurs frères d'Afrique du Sud. Il y a des décennies et des décennies qu'ils vivent ensemble sans
qu'aucun pas ait été fait dans ce sens. C'est cela qui nous révolte".
En septembre 1975, il organise, à l'invitation du Gouvernement sud-africain, un voyage officiel pour son Ministre de la Jeunesse, de
l'Education populaire et des Sports, accompagné de son épouse, une Française d'origine. Ceci, alors que la communauté internationale avait
pris la décision de boycotter les produits en provenance d'Afrique du Sud. L'élimination de l'Afrique du Sud des Jeux Olympiques lui inspire
cette réaction : "Comment! pour une fois où il est donné à nos sportifs noirs d'Afrique l'occasion de se mesurer avec les Blancs d'Afrique
du Sud dans tant de disciplines où ils n'auraient pas le dessus, nous n'avions pas le droit de manquer cette occasion. Comment un Blanc
d'Afrique du Sud, battu aux points ou par K.O, pourrait-il se présenter là-bas ? Pour la première fois, il aurait compris que les Noirs sont
des hommes comme eux..."
Obstinément, le Vieux est resté ancré à un principe général de conduite auquel il a toujours voulu que les relations de son pays obéissent dans
ses rapports avec les pays étrangers : "Toujours envisager les problèmes tels qu'ils se posent et non tels que nous voudrions qu'ils soient
posés, les situations telles qu'elles existent et non pas telles qu'elles devraient exister suivant notre désir, chercher sans cesse à
comprendre les raisons des autres, même quand ces raisons ne sont pas les nôtres".
Le courage de Félix Houphouët-Boigny rejoint ici le sens que Jean-Jaurès donne à ce mot lorsqu'il écrit que "Le courage n'est pas de laisser
aux mains de la force la solution des conflits que la raison peut résoudre ... Le courage c'est de ne pas livrer sa volonté au hasard des
impressions et des forces..."
L'Apartheid, en fin de compte, cédera sous les vigoureux coups de boutoir de ses nombreux adversaires. Tous déterminés; chacun avec sa
conviction sur la meilleure attitude de combat, les meilleures armes à adopter face à leur adversaire commun. Rien ne viendra ébranler la
confiance et la détermination de Félix Houphouët-Boigny dans son intime conviction que le dialogue n'a pas de substitut dans une situation
de conflit.
Il semble bien, au dire même du président Nelson Mandela, que ce message a été bien reçu en fin de compte : "En tant que sage de l'Afrique,
le président Félix Houphouët-Boigny n'a pas eu peur de mener son action car il croyait fermement qu'elle aboutirait au résultat désiré :
l'émancipation du peuple sud-africain et son éventuelle réintégration dans le concert des nations de ce continent; et c'est avec joie que
nous avons pu voir cela se réaliser dans les semaines qui ont suivi sa mort."
Souvenons-nous de ces mots venant de lui "Je rêve d'une société libre et démocratique où tous les hommes auraient des chances égales et
vivraient ensemble en harmonie. C'est un idéal pour lequel je continuerai à me battre, et que je souhaite voir se réaliser un jour. Mais c'est
également un idéal pour lequel je suis prêt à mourir."
L'homme était très pénétré de la culture khan à laquelle appartiennent tous les Baoulé. Une culture profondément enracinée dans des traditions
séculaires où les concepts de solidarité, d'indépendance, de liberté, de compréhension et de tolérance sont très développés. Un tel
environnement culturel a profondément contribué à faire de Félix Houphouët-Boigny un homme de mesure, de sagesse et de raison. Une parfaite
illustration de cette culture nous est donnée par ce commentaire du professeur Niangoran-Bouah à propos du SRANTRE, Portrait d'ancêtre, un
masque baoulé.
"Masque en bronze montrant la tête d'un personnage âgé de sexe masculin à la barbe tressée, coiffé à l'ancienne mode et portant des
scarifications ethniques. Ce masque peut être en or, il est supposé être le portrait d'un des Ancêtres baoulé initiateur de toupkè. En le
remettant à chacun des belligérants, c'est leur rappeler l'enseignement des lointains Ancêtres concernant la paix. Quelle que soit
l'importance du conflit, accepter de recevoir le masque que vous tend votre chef de village, c'est accepter de cesser les palabres sur
l'heure. Le conflit arrêté, les belligérants se retirent du lieu des combats. Pour le jugement, un jour convenu sera fixé d'un commun accord
par les Anciens des deux camps ennemis. Chez les Abouré, les Akyè, les Agni, les Baoulé, etc., quand un individu plus fort physiquement menace
de porter la main sur un autre plus jeune et moins fort, et si ce dernier ou une tierce personne témoin crie à haute voix : 'Je touche la tête'
(allusion au masque), le plus fort doit arrêter son geste et continuer son chemin sans rien dire de plus et sans rien réclamer en
contrepartie..."
Résumé : L'Ancêtre initiateur de Toukpè, élément de prévention et d'arrêt des conflits et de maintien de la paix."
C'est ainsi que la paix était devenue chez Félix Houphouët-Boigny une obsession. La paix d'abord, la paix sans laquelle rien de sérieux et
de durable ne saurait se construire. Paix sans laquelle il n'y a pas de famille, pas de clans, pas d'ethnies, pas de société, pas d'Etat,
pas d'Afrique, pas de monde.
"Toute sa philosophie politique - dira plus tard le président Abdou Diouf du Sénégal - se résumait dans ce culte quasi obsessionnel qu'il
vouait à la paix. La paix entre les hommes, la paix entre des coeurs comme le fondement de la tolérance et de la solidarité vivante entre
les peuples. Paix par laquelle se définit sa vision profondément humaniste du monde et de ses relations avec l'autre."
C'est aussi ce qui fait dire à Félix Houphouët-Boigny que "L'indépendance réelle et la liberté ne peuvent s'acquérir que par intelligence et
sagesse, en arrêtant les conflits meurtriers, en maintenant la paix à tout prix car seule une paix véritable et perpétuelle est facteur de
grands principes humanitaires de fraternité, d'entente, de solidarité, d'alliance et d'entraide ... Ces conceptions, ce sont les nôtres ...
demain, elles seront celles de toute l'Afrique ... s'entendre pour s'unir; s'unir pour bâtir une Afrique unie et fraternelle, car il faut
s'unir pour survivre dans un monde impitoyable aux faibles".
CHAPITRE VI - Une flamme
A chaque génération son lot. Celui de la génération de Félix Houphouët-Boigny était de conduire leur peuple à l'indépendance et de gérer
celle-ci. Tâche immense s'il en fut! Tâche périlleuse devant laquelle il y aura beaucoup de candidats et peu d'élus. L'Histoire retiendra
que Félix Houphouët-Boigny aura été de ceux-là. Comme le disait Blaise Pascal : "Ce sont les faits qui louent et ce sont les faits qui
blâment"; il lègue à la Côte d'Ivoire un riche héritage. L'action et la vision de Félix Houphouët-Boigny, au coucher du XXe siècle, aura
beaucoup contribué à éclairer la jeunesse africaine sur son entrée dans le troisième millénaire qui, grâce au souffle du Vieux, verra
l'Afrique de plain-pied dans le concert des nations, par ses propres moyens : ses ressources naturelles et humaines, avec ses propres valeurs
véhiculées par son génie propre. Car le Vieux nous aura enseigné par sa haute idée de sa mission et de l'Afrique, par son action et son exemple,
que ces moyens existent et qu'il appartient aux Africains de les cultiver tout en restant ouverts et sans complexe aux apports de l'étranger.
En valorisant l'effort, en particulier le travail de la terre nourricière et du terroir, en libérant les énergies nationales dans un élan de
solidarité et de discipline, en accueillant les étrangers à bras ouverts et en faisant de la tolérance, de la paix et du dialogue le credo
de son pays, en privilégiant sur tout autre intérêt, l'intérêt national, Félix Houphouët-Boigny aura accompli pour son pays et pour l'Afrique
une oeuvre capitale : un pouvoir unificateur, populaire et réaliste. C'est sur ce pivot central que repose désormais tout l'édifice autour
duquel la nation ivoirienne doit s'articuler. Tout le reste : droite, gauche, centre, reste une question subsidiaire, une question d'alternance
sous l'arbitrage du suffrage universel.
Félix Houphouët-Boigny a un destin hors série. Sa présidence est un événement historique aux termes de Frédéric II, à savoir : "celui qui a
une postérité". Il portait en lui une flamme de génie qui ne s'est pas consommée en vain. Son oeuvre, la Côte d'Ivoire, vit; mieux, elle lui
survit. A ceux qui lui cherchent encore un successeur à sa mesure, le Vieux dirait : "l'oeuvre n'est que seulement entamée, il faut la
continuer!".
Félix Houphouët-Boigny, dans sa pensée et surtout son action, était essentiellement un homme pragmatique. C'est-à-dire le contraire du rêveur
selon le Bushido. Au début, dans toute grande action, il y a le rêve. Mais lorsque la phase de l'action arrive, le rêve doit lui céder place.
Ainsi, sa stratégie n'est pas quelque chose de sa propre invention. On retrouve chez lui une combinaison de caractères historiques aussi
denses que variés : la vision et le sens de la grandeur de Périclès, la sagesse de Thierno Bokar de Bandiagara, et le sens de l'Etat de Charles
de Gaulle.
Devenant ainsi cet homme politique qui cherche à gagner les combats futurs, il cherche à les prévoir afin de s'y préparer, l'esprit large,
la constance dans le projet et le caractère ferme pour en assurer résolument le dessein.
Grand bâtisseur, il le fut. Il n'y a pas de développement, pas de progrès possible sans équipements, sans infrastructures. Il dotera la Côte
d'Ivoire du nécessaire à cet effet : un réseau routier, de communication et de télécommunication, qui fera l'envie de tant de pays! Il sortira
son village natal Yamoussoukro, de la latérite de la savane ouest-africaine pour le hisser au niveau des capitales les plus prometteuses pour
le XXIe siècle.
Riche de sa foi et d'une importante fortune familiale avant même d'entrer en politique, le Vieux couronnera son oeuvre avec la basilique de
Yamoussoukro dédiée à la paix. Une oeuvre digne des plus grands bâtisseurs du XXe siècle qui propulse l'Afrique dans le XXIe siècle, une
Afrique qui à présent, peut s'enorgueillir d'exposer ses trésors sur son propre sol et non plus, comme c'est encore le cas, dans les musées
du monde, si prestigieux soient-ils.
En témoignage de sa foi en la paix et en l'amour des autres, en remerciements des dons dont la nature l'a si généreusement gratifié, il fera
offrande de la basilique au Vatican.
Démocrate, il le fut, dans le rôle de celui dont la mission est de creuser et consolider les fondations de l'oeuvre de construction nationale.
Dans le rôle du nécessaire arbitre.
Comment dans une jeune nation, concilier les devoirs civiques avec le respect dû à la personne humaine ? Quelle barrière dresser pour endiguer
la montée des périls, les aventures de toutes sortes, les dictatures des institutions et celles de la rue, les démagogues et les affairistes
de tous bords et de tous poils ? Félix Houphouët-Boigny, dans son oeuvre, invite les Ivoiriens à découvrir les vertus d'une institution
démocratique propre à un cadre donné. L'Histoire retiendra que Félix Houphouët-Boigny a posé les fondations de la nation ivoirienne. Le socle
est là qui seul peut rendre l'oeuvre utile et durable. Le reste est affaire de pouvoir, par nature toujours volatile.
Cette fondation est d'essence romaine; elle s'inspire des Pères fondateurs qui posèrent l'Acte de Philadelphie portant création des Etats-Unis
d'Amérique. La vie nationale dépend désormais, grâce à cette fondation, du choix du peuple ivoirien.
Le Vieux lègue à la Côte d'Ivoire les fondations d'un Etat sans lesquelles l'Etat ne peut agir. Il lègue à son pays des institutions dont une
pratique sage et intelligente est susceptible de combler ses voeux d'une Côte d'Ivoire prospère et solidaire, en paix avec elle-même. Il lègue
ainsi un héritage à préserver par et pour les générations futures : une nation, un esprit, celui de la tolérance, du dialogue, de la paix et de
la solidarité. Cet héritage, l'homme d'Etat, de pensée et d'action l'a voulu à la dimension des événements et à la mesure de sa propre grandeur.
Si toutes choses sont vouées au déclin, du moins ce socle est appelé à durer.
L'Histoire retiendra que Félix Houphouët-Boigny aura su mettre à profit la chance du destin pour édifier la Côte d'Ivoire. Il aura eu assez de
hauteur d'esprit pour s'élever jusqu'à un tel rôle. Il l'a fait avec la fierté et l'ambition des grands bâtisseurs de notre histoire. Fierté de
l'homme qui a conscience d'avoir fait oeuvre d'homme, au sens le plus élevé du terme. Une oeuvre qui s'imposera au respect des générations
futures tant que la sagesse divine veillera sur notre espèce.
En politique, l'important n'est pas d'y entrer, mais bien d'en sortir. Le talon d'Achille des candidats à l'action, en particulier l'action
politique, est de ne pas toujours correctement mesurer leur force d'une part; et, d'autre part, de ne pas savoir se fixer des limites à leur
action. C'est ainsi que l'Histoire se trouve jalonnée de tant d'illusions quand ce ne sont pas des catastrophes. Félix Houphouët-Boigny est
entré dignement en politique comme on entre en sacerdoce. Il en est sorti dignement et heureusement. C'est ce parcours que j'ai voulu saluer
à travers ces lignes.
D'aucuns ne manqueront pas de les trouver quelque peu élogieuses voire dithyrambiques. Mon souci majeur a été de jeter un regard lucide sur
l'homme et son oeuvre avec une dose raisonnable et raisonnée d'équité. Je n'ai pas voulu me prononcer, encore moins juger un Dieu, un surhomme;
mais témoigner sur l'action d'un homme exemplaire que j'ai eu la chance de voir à l'oeuvre; que j'ai vu s'élever au-dessus de sa condition de
colonisé, et entrer en sacerdoce pour défendre les intérêts des siens et faire une oeuvre utile qui interpellera des générations et des
générations en Afrique et hors d'Afrique.
Car, comme l'écrivait Alexis de Tocqueville, "Si le passé n'éclaire plus l'avenir, nous marchons dans les ténèbres".
L'Histoire nous enseigne que pour qu'il y ait colonisation, il faut qu'il y ait colonisabilité. Félix Houphouët-Boigny est parti de cette
leçon pour créer en Côte d'Ivoire un Etat moderne et les conditions propres à en recueillir les fruits. Précisément, ces conditions qui
serviront de rempart contre la colonisabilité. Entre la résignation et l'agitation, il a choisi la voie de l'action, la voie du renouveau
dans la sagesse et la rigueur. En d'autres termes, la voie du succès. Il a fait de cette enivrante impression de liberté que procure
l'indépendance, une arme efficace pour la libération nationale. Si Mahatma Gandhi est entré dans l'Histoire comme le champion de la
Non-Violence, Félix Houphouët-Boigny y entre comme le champion de lutte anticolonialiste et de l'autodétermination des peuples avec tout
ce que cela implique de rigueur, de sacrifice et de grandeur. C'est pourquoi l'Histoire rendra hommage à cet homme qui a toujours eu une
haute idée de sa mission.
Le président François Mitterrand a raison, lorsqu'il témoigne que : "Peu d'hommes dans l'Histoire ont fondé une nation. Moins encore ont su
le faire dans la paix. Félix Houphouët-Boigny est l'un d'eux. Ce monde n'oubliera pas ce qu'il a fait et l'exemple qu'il lègue".
Félix Houphouët-Boigny avait invité les Ivoiriens à se reconnaître et se rassembler autour de certaines valeurs telles que la tolérance, la
solidarité, la concorde et la paix. Son exemple vérifie pour tous les peuples de la planète qu'il n'y a pas de développement digne de ce nom
sans la paix, sans la dimension culturelle et si l'homme n'est pas au centre du projet; c'est-à-dire, à la fois moyens et finalité.
Tous ceux qui ont suivi l'itinéraire de l'Eléphanteau de l'Afrique de l'Ouest dénommé Côte d'Ivoire, à travers la forêt, la savane et
aujourd'hui les océans, les marchés et les carrefours d'échanges du monde, où il est présent avec un label de qualité; tous les observateurs
de la vie politique de la Côte d'Ivoire aujourd'hui dominée par une foi et une ambition qui osent s'afficher avec tant de fierté et d'énergie;
tous ceux-là sentent le souffle du Vieux passer par là. Un souffle de vie, celui du Muntu, l'Homme de la philosophie bantoue, qu'il nous fait
parvenir depuis les Champs Elysées, où il participe au défilé des géants de notre Histoire. Un souffle, celui des ancêtres, qu'il nous
appartient, comme chez les Bantous, d'entretenir de génération en génération afin qu'il ne s'éteigne jamais. Un souffle dont la réalité
n'a pas échappé au président Henri Konan Bédié, celui à qui échoit le redoutable honneur et privilège de succéder à Félix Houphouët-Boigny
à la tête de l'Etat ivoirien, qui le compare à "cette épée de feu toujours dégainée, qui consumerait immédiatement le fourreau qui voudrait
la contenir et à laquelle le poète identifie son art".
24 février 1998
1. Chez les Baoulé nous révèle le professeur Niangoran-Bouah "tous les Kouadio ont pour surnoms Atoumanou Frèfrègoua". Ces noms sont ceux d'un
garçon baoulé né un mardi. Kouadio est aussi un des noms du président Houphouët-Boigny car il est né un mardi.
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