|
Matins de couvre-feu
de Tanella BONI, Paris, Éditions du Rocher/Le Serpent à Plumes
Matins de couvre-feu
« J'ai vécu le début de ce fait divers. J'ai du mal à raconter comment cela s'est passé. J'ai retenu quelques
flashs qui traversent encore ma mémoire. J'essaie de faire un effort pour me rappeler. Je ne sais pas si je vais
y arriver. »
Matins de couvre-feu, troisième roman de Tanella Boni, est un immense effort de mémoire. La narratrice, une patronne de restaurant assignée
à résidence dans une ville sous le couvre-feu, n'a d'autre occupation que de fouiller dans sa mémoire pour tenter de reconstituer son
histoire. Est-ce une façon de réaffirmer son identité, pour ne pas sombrer dans la folie qui semble s'être emparée du monde autour ?
Ainsi vont les matins et les nuits de couvre-feu, qui s'ouvrent comme des tiroirs sur des souvenirs enfouis, sur les
zones d'ombre de l'histoire familiale. La narratrice se glisse dans la peau de ses parents, dévoilant des destins
individuels là où les Anges protecteurs qui gouvernent le pays ne voudraient voir qu'une histoire « nationale »
commune, faite de vérités simplifiées. Le lecteur se promène dans ce labyrinthe et découvre une histoire de
métissages, de rencontres improbables, de liens tissés en dépit des barrières instaurées, en pied de nez aux
discours officiels.
Revue de Frédéric GIGUET
Après s'être essentiellement consacrée ces dernières années à la poésie, Tanella Boni revient au roman avec Matins
de couvre-feu, pour s'attaquer à la guerre qui déchire sa Côte-d'Ivoire natale, une guerre contre laquelle, dès
1999, elle avait mis en garde la communauté internationale, en lançant un manifeste – L'appel du Lamentin – alors
signé par de nombreux écrivains.
D'emblée, dans un « Avertissement » qui prend à rebours une formule consacrée, l'auteur précise le statut qu'elle
accorde à cette fiction romanesque:
« Je ne dirai pas, comme les meilleurs romanciers, “toute ressemblance avec des personnages ou des faits réels
ne saurait être que pure coïncidence”. Je dis que les événements se déroulent comme dans un univers romanesque et
que la réalité, excellente conteuse du jour et de la nuit, nous vole la vedette, l'écrivain étant réduit, désormais,
à chercher des mots introuvables.»
Parvenir à écrire dans un univers où la violence quotidienne devient ineffable, où toute humanité se dissout dans
des exactions arbitraires et dans un racisme diffus, tel est l'un des enjeux du récit qu'engage la narratrice.
Celle-ci, propriétaire d'un petit restaurant à Zambaville – capitale d'une Côte-d'Ivoire que l'on distingue sans
peine derrière un pays nommé Zamba –, vient d'être assignée à résidence pour neuf mois par la Police Parallèle,
et se décide à écrire pour « essayer de comprendre ce qui [lui] arrive, prendre soin de [s] on âme en grossesse ».
(p. 19). L'acte d'écriture apparaît alors comme le lieu d'une double entreprise :
d'une part, celle d'un acte de résistance au régime politique en place, en tant que témoignage des crimes commis
par celui-ci ; d'autre part, celle d'un travail de reconstruction de soi, qui passe par la recomposition de son
passé familial. Car on comprend vite que parallèlement aux destructions physiques, un régime de terreur ravage
également les esprits, en brisant les individus dans leur identité, en les rendant étrangers à eux-mêmes et aux
autres :
« Les voisins ne se parlaient plus. Les familles étaient séparées, éclatées en mille morceaux, aux quatre
coins de la ville. Et chaque corps déambulait comme loque humaine en plein jour. Et, au clair de lune ou à la
pâle lueur des étoiles, essayait désespérément de recoller ses propres morceaux de chair et de mémoire. »
(p. 311).
En luttant contre l'éclatement de la conscience, la destruction du moi, la perte de la mémoire, la narratrice
engage donc également une résistance contre le pouvoir, et l'on mesure alors l'importance du vaste récit de
l'histoire de sa mère qu'elle entreprend dans la deuxième partie du roman, comme un fragment de soi indispensable
à sa propre re-connaissance.
On ne saurait manquer de souligner, par ailleurs, la remarquable dimension féminine de ce texte, à la fois narratif
et thématique. À travers quatre personnages donnant à voir la condition de la femme au sein du couple et plus
largement au coeur de la société, l'auteur désigne le courage, l'endurance, la foi en la vie dont ont toujours su
(et dû) faire preuve les femmes pour assumer un quotidien marqué par l'absence des hommes. Dominant le récit, la
belle figure de la « Bonne Femme », mère de la narratrice, incarne des vertus de patience, d'abnégation, de
résistance morale qui lui permettent de traverser une vie marquée par les souffrances et les désillusions.
Engageant, à la lumière du siècle passé marqué par les maux de la colonisation puis par ceux des indépendances, une
réflexion politique et historique sur les causes de la situation actuelle de son pays, Tanella Boni nous offre ici
une belle satire de la dictature, constamment imprégnée d'une amère ironie. Revendiquant l'esprit critique et la
réflexion philosophique comme les meilleures armes pour dépasser les représentations primaires, les discours
manichéens, et pour sortir de la haine qui alimente cette guerre, elle referme cependant son roman sur un sombre
« Épilogue », où le maintien de la « nuit opaque, profonde » du couvre-feu éloigne l'espoir de revoir rapidement
des matins rayonnants.
|