
Le vieux roi et la petite fiancée
"Il était une fois un Roi qui était très malheureux. Ses coffres débordaient d'or et de bijoux, mais la seule chose précieuse, un enfant, il ne l'avait pas. "Je n'ai pas d'héritier, disait-il. A ma mort, mes biens iront à des étrangers"... Un jour, Dieu eût enfin pitié de lui, et sa femme mit au monde un garçon.
Dès les premiers pas de son fils, le Roi, pressé de voir les enfants de ses enfants, décida de lui trouver une fiancée.
On lui en vanta une de très noble famille. Le Roi fit sa demande. La maman de la petite fille répondit : "Je te la donne". Heureuse du choix du Roi, elle éleva son enfant, en la nourrissant entièrement de son lait, la petite fille s'épanouissait et toutes les commères venaient admirer la future princesse. Les joueurs de tambour annoncèrent à tout le pays les fiançailles du fils du Roi avec la plus belle petite fille du royaume.
Mais un jour, la maman sut qu'elle portait un autre enfant dans son sein.
En ce temps-là, on disait que le lait d'une maman enceinte était un poison pour l'enfant allaité, qu'il pouvait le tuer. Elle entoura sa poitrine d'une bande très serrée et écarta la petite. Celle-ci, qui ne connaissait rien d'autre que le lait de sa mère, détournait la tête des nourritures nouvelles qu'on lui présentait, du couscous au miel comme les plus fines bouillies.
Elle pleurait jour et nuit et se mit à dépérir. Les guérisseurs furent appelés, mais rien n'y fit. Et à la mauvaise saison la mort l'emporta.
Le Roi apprit la triste nouvelle et décida de retarder son choix. Il fit annoncer :
"Dans un an, je choisirai parmi toutes les petites filles, celle qui sera la fiancée de mon fils."
En un clin d'oeil, la fièvre gagna toutes les mamans. Elles ne dormaient plus, tant leur espoir était grand de voir le Roi porter son choix sur leur fille. Elles firent des folies et les gavèrent de tout ce que l'on pouvait trouver de meilleur.
Or il y avait une jeune femme très pauvre plongée dans le besoin. Elle s'appelait Mériem. Mal nourrie elle-même, elle n'avait que peu de lait pour nourrir sa petite fille.
Celle-ci était très gracieuse, une bouche mignonne, l'oeil vif. Mais si menue que l'on eût pu la faire s'envoler en soufflant dessus.
"Le Roi ne choisira pas ma fille, si jolie soit-elle, disait Mériem. Et avec quoi la nourrirai-je bientôt, quand je n'aurai plus le lait ?"
Arriva une fête. Mamidou, son jeune frère, vint la voir. Mamidou était de petite taille, mais vif et rusé comme un lièvre. La jeune femme lui dit :
"S'il est vrai que nous sommes de même père et de même mère, s'il est vrai que tu consens au mariage de ta nièce avec le fils du Roi, s'il est vrai que tu es plus malin que l'animal aux longues oreilles, alors procure-moi des biberons et du lait. Bientôt mes seins seront vides..."
Mamidou laissa Mériem et, sans un mot, courut chez la voisine. Celle-ci, jadis dans le besoin, avait élevé sept filles qui toutes avaient été choisies par les meilleures familles.
La bonne voisine donna à Mamidou un petit sac de farine de mil et dit :
"Que ta soeur laisse les biberons aux ignorantes qui ne savent pas que le lait en boîte pour les biberons, c'est du lait de vache ! Qu'elle continue de nourrir sa fille avec le lait que Dieu lui donne. Mais bientôt ce lait ne suffira plus à l'appétit de notre ogresse, alors écoute et regarde moi bien... je vais te montrer ce qu'il faut faire."
Mamidou revint chez sa soeur. Elle était dans son jardin et ne vit pas le garçon se glisser dans la case. Quand elle rentra, elle vit sa fille toute barbouillée de bouillie dans les bras de son jeune frère. Mériem éclata en sanglot.
"Tu as perdu la tête Mamidou. Tu vas étouffer ma fille avec cette bouillie !"
Mais la fillette continue de dévorer son nouveau repas, sans se soucier des cris de sa mère.
Mamidou dit :
"écoute ce que m'a dit la voisine : pendant les premiers mois de la vie du bébé, pendant les quatre premiers mois, le sein donne assez de lait pour le nourrir. Il n'a pas besoin d'autre chose... Mais après ces quatre mois, l'appétit du bébé qui grandit, grandit lui aussi. Le sein ne suffit plus et en plus du lait de la mère, il faut donner des bouillies de mil ou de riz, des légumes écrasées en purée, des fruits. Tout ça, en petites quantités sans forcer... Demain, je t'apporterai des salades du jardin de l'école et des jeunes plants de tomates que tu pourras repiquer dans ton jardin !"
Les jours passèrent. Quand Mamidou retourna voir sa soeur, la petite ne pleurait plus jamais. Elle grossissait à vue d'oeil et se tenait debout presque seule. Elle avait maintenant sept mois. Soudain Mamidou dressa la tête. Dans la cour une poule sur le point de pondre gloussait.
Il se rappela les conseils de la voisine et dit à sa soeur :
"Quand ta poule te donnera un oeuf, fais-le cuir dur. Ma nièce mangera le jaune écrasé dans sa bouillies ou dans une purée... Bientôt, tu pourras y mettre du poulet haché."
C'en était trop. La jeune femme s'écria :
"Un oeuf, Mamidou. Tu es fou ! Tu veux que ma fille devienne chauve, la tête liste comme un oeuf ? Avec quoi lui ferais-je ses nattes pour la présenter au roi ? De la viande de poulet, hachée menue, oui ! Mais de l'oeuf, jamais !
Va-t-en !..."
C'est accompagné de la bonne voisine que Mamidou revint. Il avait dans le creux d'une main, un poussin à peine sorti de l'oeuf et dans l'autre, une coquille vide. Il dit d'une grosse voix :
"Voici un poulet bien tendre. Nous allons l'égorger pour le repas de ma nièce. Apporte-nous un couteau !"
Mériem prit feu, comme une allumette. La voisine intervint :
"Mamidou se moque de toi, mais il veut dire que l'oeuf et la viande, c'est un peu la même chose. L'oeuf se transforme en poussin. Le poussin, le petit de la poule, c'est du poulet, c'est donc de la viande."
"Et donc, l'oeuf, c'est comme de la viande." Cria Mamidou.
"Mes filles ont toutes eu de l'oeuf dans leurs bouillies et aujourd'hui elles ont les plus belles nattes du village." Reprit la voisine.
Les craintes de Mériem s'évanouirent.
Après l'oeuf, Mamidou n'eut plus besoin de ruser. La fillette apprécia très vite les brins de poulet ou les petits morceaux de poisson mêlés à ses plats de bouillie ou de purée. A un an, la petite fille dévorait de tout : elle était vive et éveillée, elle babillait tout le jour et se tenait fermement sur ses deux jambes.
Les mois passèrent et arriva le jour du choix et de la décision du Roi. Il fit prévenir son peuple :
"Demain, que me soient présentées toutes les petites filles de un à deux ans..."
Toutes les mamans tremblèrent. Elles s'agitaient en tout sens pour préparer leurs filles, leur procurer les plus beaux habits. En quelques heures, les boutiques furent vidées : on n'y trouva plus un coupon de soie. Notre pauvre jeune femme se rendit, elle aussi, au palais. Elle ne pouvait lutter avec toutes ces parures. Elle voulut fuir, mais Mamidou, qui se cachait dans l'ombre, l'en empêcha. Le défilé commença...
A son tour, Mériem se leva avec sa petite fille dans les bras et se mit en marche, tremblante comme si le sol allait l'engloutir.
Le Roi caressa l'enfant et dit à Mériem :
"Que Dieu te garde. Elle sera la fiancée de mon fils."
Il fit même le clin d'oeil à Mamidou, qui, rouge de plaisir, trébucha sur le tapis.
Les années passèrent. Et c'est ainsi que la nièce de Mamidou, devenue une jolie jeune femme, les vieux disaient qu'ils n'avaient jamais rencontré, durant leur longue existence, une fille aussi belle, franchit les portes du palais et y épousa le fils du roi."
Conteur : Yvon Moren