
Aké, les années d'enfance (1984) de Wolé Soyinka
Je ne savais pas encore grimper à l'échelle tout seul, mais je savais déjà où elle se trouvait. Rien qu'à entendre le mouvement des pas précipités, je savais où aller à chaque fois que le bruit d'un événement parvenait jusque dans la maison d'Aké.
C'était une échelle en fer, et parfois quatre ou cinq habitants de la maison s'y trouvaient à la fois, lançant leurs commentaires, les yeux fixés sur ce qui se passait dehors. Ils ne se souciaient pas des efforts que je faisais pour les rejoindre, affirmant que l'échelle était dangereuse.
Et puis un jour, Joseph se laissa fléchir et me hissa sur ses épaules d'où, pour la première fois, je pus regarder par-dessus le mur de notre cour. Je suivis des yeux le groupe de danseurs arrivant par la route qui passait devant le cénotaphe et derrière l'église avant de disparaître dans une direction que Joseph disait être celle du palais. J'avais reconnu l(église et le cénotaphe. J'avais également reconnu un autre trait du paysage, le grand portail de la mission. Je compris alors que les murs extérieurs de la mission étaient joints bout à bout, cédant la place en certains endroits à des portails ou à des fenêtres. Installé sur les épaules de Joseph, je suivis des yeux le mur contre lequel nous nous appuyions maintenant sur la gauche ; je le vis se fondre dans celui de la resserre où l'on gardait les pots, ceux qui servaient à la cuisine comme ceux qu'utilisait mon père dans son jardin, puis disparaître dans celui du hangar du bois de chauffage et des poulets. Plus loin il devenait le mur d'un petit renfoncement où Papa avait sa pépinière, puis celui de la douche et enfin celui de la cuisine. De là il se prolongeait pour enchâsser la concession du catéchiste, enlaçait le reste de sa maison, redevenait un mur ordinaire avant de s'interrompre au portail de la mission. Puis il se jetait dans le mur de l'école des filles d'en Bas avant de tourner brusquement pour rejoindre le coin de la devanture de la librairie, seul bâtiment de la mission qui s'ouvrît sur la rue.
Tout au long il y avait ici et là quelques fenêtres, ouvertures plutôt symboliques en haut du mur, presque contre la tôle ondulée du toit. Mais dans l'ensemble les murs n'offraient qu'une grande surface ininterrompue, agrémentée de place en place d'un bouquet de feuilles de bananier qui dépassait, d'un goyavier ou de cette plante aux feuilles amères semblable à celle dont le feuillage luxuriant m'effleurait le visage en cet instant. Il m'apparut clairement que nous vivions isolés dans la mission comme dans une ville à nous et que le reste de ce que je voyais c'était Aké. Cette autre ville, Aké, tenait ensemble par ses toits rouillés tout comme la nôtre le faisait par ses murs. Seules des constructions particulières telles que l'église et le cénotaphe se trouvaient isolées. Tout le reste était cousu ensemble d'une seule pièce.
La fois suivante, lorsque j'entendis venir des bruits, je ne me donnai donc pas la peine de me battre pour obtenir une place sur l'échelle où, de toute façon, j'étais incapable de grimper. Je savais maintenant où était ce portail que je franchissais pour aller à l'église en tenant la main de Lawanle, de joseph ou de Maman. J'avais également compris que pour voir les choses beaucoup mieux il suffisait de sortir et de regarder. En arrivant au portail je fus étonné de constater qu'il n'était pas fermé à clef. C'était d'autant plus agaçant que je n'arrivais pas à atteindre la cheville de bois qui soulevait le loquet. Puis j'entendis des éclats de voix à l'intérieur : de toute évidence, d'autres avaient eu la même idée que moi. Je frappai sur le portail et l'on m'ouvrit.
C'étaient tous des inconnus. Je n'avais encore jamais vu ces visages. Je me demandai si c'étaient des passants qui avaient monté les marches du portail pour mieux voir. J'eus l'impression qu'ils me considéraient d'un œil dubitatif, mais ils s'écartèrent pour me laisser venir devant et nous cessâmes de nous observer en voyant arriver la fanfare de la gendarmerie, cause de toute cette effervescence. Les musiciens portaient de larges ceintures rouge vif, des fez de la même couleur dont les glands s'agitaient et des sortes de gilets brodés. L'homme de tête était sanglé à un tambour d'une taille incroyable. A chaque pas je m'attendais à ce qu'il perdît l'équilibre, mais il martelait la peau blanche avec une maîtrise parfaite en regardant droit devant lui sans détourner la tête. Ses bras faisaient des moulinets et les bouts renflés de ses baguettes tournoyaient avant de s'abattre sur les flancs de l'engin. Devant marchait un homme qui jonglait avec une énorme canne ; il la jetait en l'air, la faisait tourner et la rattrapait au moment où elle retombait. Une fois il la rattrapa même derrière son dos et fut récompensé par les acclamations de la foule. Au milieu des musiciens s'élevait un entonnoir de cuivre étincelant, et le visage qui soufflait dedans paraissait près d'éclater. Il en sortait des sons presque aussi graves que ceux du gros tambour, mais l'effort qu'on lisait sur ce visage dépassait de loin celui des joueurs de tambour.
J'éprouvais une curieuse sensation. A chaque fois que la grosse caisse retentissait, j'avais l'impression que les vibrations m'entraient dans l'estomac dont les parois en renvoyaient l'écho qui ressortait pour la rejoindre. J'écoutais : j'avais cette sensation à chaque fois que venait le boum. Il n'y avait pas de doute possible, c'était la façon de faire de la grosse caisse, et j'étais sûr que tout le monde avait la même impression. Je remarquai les petits garçons qui suivaient la fanfare. Certains marchaient juste derrière, en imitant le pas des gendarmes, d'autres marchaient sur le côté, tout au bord de la chaussée. Ils n'avaient pas l'air beaucoup plus grands que moi et je ne tardai pas à les rejoindre. A la différence des inconnus du portail, aucun ne semblait me remarquer. Je m'intégrai au groupe qui suivait, mais en prenant bien soin de ne pas contrefaire l'air conquérant des autres : cela ne me paraissait pas convenable et l'air sévère des gendarmes montrait qu'ils pourraient bien s'en offenser.
Traduit de l'anglais par Etienne Galle
Pierre Belfond - 1984
Oluwole Akinwande Soyinka naît le 13 juillet 1934 à Abeokuta, au sud-ouest du Nigeria, d'un père Directeur d'école et d'une mère commerçante. En 1940, il entre à l'école primaire à Abeokuta, puis poursuit ses études secondaires au Government College de Ibadan jusqu'en 1952. Après un court passage au University College à Ibadan, il s'envole pour l'Université de Leeds au Royaume-Uni, ou il étudiera la littérature anglaise jusqu'en 1957.
Il retourne au Nigeria en 1960, et crée la troupe de théâtre "1960 Masks", puis 4 années plus tard, le "Orisun Theatre Company". Durant toute cette période, Soyinka écrit des pièces de théâtre pour la radio et la télévision, et dirige lui-même ses acteurs dans les salles de spectacle. Ses pièces, fortement inspirées de l'imaginaire culturel Yoruba, lui permettent de critiquer à la fois le néocolonialisme rampant et les dictatures africaines émergentes, à partir d'un prisme culturel africain. Il enseigne aussi entre temps au département d'anglais de l'Université de Ife, puis, plus tard, à l'Université de Lagos et à celle d'Ibadan.
En 1965, il publie son premier roman, "Les interprètes", oeuvre majeure et remarquée qui se centre sur l'interprétation que des jeunes intellectuels nigérians font de la réalité socio-politique de leur pays. En 1967, accusé de conspirer avec les sécessionnistes biafrais, il est emprisonné par le pouvoir dictatorial nigérian. S'en suivent deux années de détention, dans des conditions extrêmement difficiles, deux années douloureuses qu'il relatera dans son livre "Cet homme est mort", publié en 1972.
Il s'exile alors jusqu'en 1975, date à laquelle le Général Gowon est déposé par un coup d'Etat. Son exil l'aura notamment mené au Royaume-Uni où il obtiendra un doctorat honoraire à l'Université de Leeds, puis à Acccra au Ghana. Il en aura profité pour publier quelques unes de ses meilleures oeuvres, telles que "Une saison d'anomie" et "La mort et l'écuyer du Roi" entre autres. De retour dans son pays, Soyinka devient professeur à l'Université de Ife, et il publie en 1976 l'une de ses oeuvres la plus importante, une impressionnante collection d'essais intitulée "Mythe, Littérature, et le Monde Africain". Cinq ans plus tard, il rédigera ses mémoires d'enfance dans "Aké, les années d'enfance", où il parlera de l'éducation qu'il a reçue, et de cette mythologie Yoruba qui inspirera toute son oeuvre.
En 1986, vient la consécration dans sa longue et riche carrière de dramaturge, poète, essayiste et romancier: Wole Soyinka devient le premier africain a obtenir le prix Nobel de littérature, et il dédiera son discours d'acceptation du prix à Nelson Mandela, encore au fond de sa cellule à cette époque.
"Je ne suis pas un écrivain méthodique. Je suis de ceux dont j'ai ouï dire qu'ils se lèvent le matin, mettent une feuille de papier dans leur machine à écrire et se mettent à taper. Cela je ne l'ai jamais compris. Je peux écrire des jours et des jours sans vouloir faire quoi que ce soit d'autre. Et à d'autres moments réfléchir Je considère que le processus de gestation est aussi important que celui où vous vous asseyez effectivement pour agencer les mots."
Wole Soyinka
Ce prix lui ouvre les portes de la médiatisation, et donne plus de poids à son activisme politique qui l'amène presque quotidiennement à se heurter au régime dictatorial nigérian. En 1994, il échappe d'extrême justesse à la soldatesque lancée à ses trousses par le Général-Président Sani Abacha, et il se retrouve, pour la deuxième fois, contraint à l'exil. Les évènements prouvèrent que sa fuite fut un mal nécessaire: un an plus tard, l'écrivain Ken Saro-Wiwa qui comme lui critiquait durement et protestait fréquemment contre les excès du régime, est pendu malgré la pression de la communauté internationale. Et en 1997, Wole Soyinka est condamné à mort (par contumace) avec 14 autres opposants, coupable selon le régime en place d'avoir porté atteinte à la sûreté de l'Etat. En 1998, Sani Abacha décède, et son successeur, le Général Abdulsalami Abubakar, amnistie Soyinka qui décide alors de revenir dans son pays. Depuis lors, il s'est personnellement impliqué dans la vie intellectuelle, sociale et politique du Nigeria, parallèlement à ses obligations académiques qui le mènent dans des dizaines d'universités de par le monde.
L'oeuvre dramaturgique et littéraire de Wole Soyinka, forte de plus d'une vingtaine de contributions, a profondément influencé toute une génération d'intellectuels africains, surtout en Afrique anglophone. Très tôt, dans les années 60, il s'est opposé au courant de la Négritude et à ses chantres qu'il qualifiait de "néo-tarzanistes", et c'est dans la logique de cette opposition qu'il prononcera sa plus célèbre citation: "Le tigre ne proclame pas sa tigritude, il bondit sur sa proie et la dévore".
Car le paradigme de Soyinka, depuis lors improprement surnommé "tigritude", consiste d'abord à aller à l'encontre de cette vision romantique de l'Afrique "sauvage", à l'encontre de l'acceptation implicite du discours dominant sur le triomphe de "la mission civilisatrice" de l'occident, et à l'encontre de toute exaltation/revendication de ce qui peut être inhérent à l'Afrique. Mais surtout, il consiste en l'exploration de la complexité et de la profondeur de l'univers philosophique et culturel africain, avec un regard africain.
Très peu d'écrivains avaient cette vision de la culture africaine à l'époque où Soyinka la défendait déjà. Et par rapport à cela, Wole Soyinka fut et est non seulement un pionnier, mais aussi et surtout une référence sur laquelle s'appuie aujourd'hui tout un courant de pensée littéraire.
Bibliographie
L'œuvre de Wole Soyinka est écrite en anglais. Les ouvrages suivants sont disponibles en français (la date indiquée est celle de l'édition française) :
- Aké, les années d'enfance (1984)
- Cet homme est mort (1986)
- Une saison d'anomie (1987)
- Cycles sombres (1987)
- Les Interprètes (1991)
- La route (1993)
- Ibadan, les années pagaille. Mémoires : 1946-1965 (1999)
- La Barrière de jacinthes (1999)
- La Danse de la forêt (2000)
- Les gens du marais (2000)
- La mort et l'écuyer du roi (2002)
- Il te faudra partir à l'aube (2007)